Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur un lit, & m'assieds à côté d'elle. Je m'étois fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la fin, elle ouvre les yeux.

On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait. Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties & nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir, si je ne sais pas vous résister, & je m'expose à des désagrémens, à des remords qui troubleroient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de m'échapper, pour aller chercher l'aveu de ma mère....

Et que ne me faites-vous connoître votre volonté, cruel? Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je vous aurois suivi: mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous, me voir exposée, par votre faute, aux affronts les plus humilians!...

Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un auroit-il osé?... Et qu'avoit-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avoit suivis à Venise. A peine avez-vous disparu, qu'alors cessant de vous craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger, par des fantômes de sa création, votre maison de la Brenta. Mes femmes, effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples, & l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, & cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons; je vous suis....

Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgraces de Biondetta. Je ne pouvois, lui dis-je, prévoir des événemens de cette nature. Je vous avois vue l'objet des égards, des respects de tous les habitans des bords de la Brenta. Ce tribut vous sembloit si bien acquis! Pouvois-je imaginer qu'on vous le disputeroit dans mon absence? O Biondetta! vous êtes éclairée; ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées? Pourquoi....

Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvare; mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zônes la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle est très-susceptible; si elle ne l'étoit pas, je manquerois de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, & je vous deviendrois insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvois, toutes les graces: mais la folie est faite, &, constituée comme je le suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche; mon imagination est un volcan; j'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devroit vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, & si nous ne connoissions pas mieux les principes & les effets de ces élans naturels, qu'on ne les connoît à Salamanque: on leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Etouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'ame & le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre, & se forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécille, mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvemens, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, & la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces momens-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, & mon Alvare aussi malheureux que moi!

O, Biondetta, repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchans. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, & nous aidera à couler des jours heureux.... Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connois mieux mon sexe, & n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, & je me livre.

Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu & en compagnie de l'objet qui avoit captivé ma raison & mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes, pour arriver en France: mais il sembloit que le ciel me devenoit contraire, depuis que je n'étois pas seul; des orages affreux suspendent ma course, & rendent les chemins mauvais & les passages impraticables. Les chevaux s'abattent; ma voiture, qui sembloit neuve & bien assemblée, se dément à chaque poste, & manque, ou par l'essieu, ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au col de Tende.