J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive & tendre, un saint respect me saisissent. O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse & le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? O, la plus digne des femmes, tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits sur son cœur! Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il mourroit plutôt mille fois; il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique; il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux; parlez, ah! parlez à mon cœur; & si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire, sans qu'il m'en coûte la vie.

En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étois prosterné la face contre terre, & j'attendois, dans cette attitude, la réponse que j'étois presque sûr de recevoir, tant j'étois enthousiasmé.

Je réfléchis maintenant, ce que je n'étois pas en état de faire alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec force, dussions-nous n'être pas exaucés; au moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence. Je méritois d'être abandonné à la mienne, & voici ce qu'elle me suggéra: «Tu mettras un devoir à remplir & un espace considérable entre ta passion & toi; les événemens t'éclaireront».

Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon cœur à ma mère, & remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.

Je retourne à mon auberge ordinaire; je cherche une voiture, & sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin, pour me rendre en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque, & la lettre qui suit:

A MA CHERE BIONDETTA.

«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, & ce seroit m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consoloit mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, & viendrai former, avec son aveu, une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs, avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie. Vous connoîtrez un Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez, d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de l'honneur & du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour; il m'avoit voué une entière obéissance; je le reconnoîtrai encore mieux par cette foible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fût jamais, vous ramène pour toujours votre esclave».

Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison, & tout sembloit se prêter à l'impatience que j'avois d'arriver dans ma patrie. Je découvrois déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste, assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, s'arrête, & me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes, & s'élance pour en sortir.

Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, & reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée, sans connoissance. Elle n'avoit pu dire que ce peu de mots: Alvare, vous m'avez abandonnée!

Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je puisse l'asseoir commodément; elle étoit heureusement à deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de ses vêtemens qui la gênent; & la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.