O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes sermens, tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; & si je voulois m'en éloigner, deux bras dont je ne saurois peindre la blancheur, la douceur, & la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je suis le plus heureux de tous les êtres.

Je n'avois pas la force de parler; j'éprouvois un trouble extraordinaire: je dirai plus, j'étois honteux, immobile. Elle se précipite à bas du lit, elle est à mes genoux, elle me déchausse. Quoi, chère Biondetta! m'écriai-je, quoi vous vous abaissez......? Ah! répond-elle, ingrat, je te servois lorsque tu n'étois que mon despote; laisse-moi servir mon amant.

Je suis, dans un moment, débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles que je voulois opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairoit, & voilà les rideaux tirés.

Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne sauroit se comparer: Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse; il le fera, je le veux: je l'enivrerai de délices, je le remplirai de science, je l'éléverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec moi, les hommes, les elémens, la nature entière?

O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis, tu remplis tous les vœux de mon cœur.... Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire: ce n'est pas là mon nom: tu me l'avois donné, il me flattoit, je le portois avec plaisir; mais il faut bien que tu saches qui je suis.... Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....

En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle fermoit, plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurois voulu lui faire. Dès que je puis rompre le silence: Cesse, dis-je, ma chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal & de me rappeler une erreur abjurée depuis long-temps.

Non, mon cher Alvare, non ce n'étoit point une erreur; j'ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il falloit bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité; ce n'est qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le feras beaucoup si tu veux l'être; je prétends te combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.

Ce badinage achevoit de me déconcerter. Je m'y refusois, & l'ivresse de mes sens aidoit à ma distraction volontaire.