Mais réponds-moi donc, me disoit-elle: Eh! que voulez-vous que je réponde?... Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore, que le tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis, si tu le peux, le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, & dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon ame timide: dis-moi enfin, s'il t'est possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi, mon cher Béelzébut, je t'adore....
A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit; l'étonnement, la stupeur, accablent mon ame: je la croirois anéantie, si la voix sourde du remords ne crioit pas au fond de mon cœur. Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement, qu'elle ne peut-être réprimée par la raison. Elle me livre sans défense à mon ennemi: il en abuse, & me rend aisément sa conquête.
Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. Nos affaires sont arrangées, me dit-il sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il m'avoit habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, servi, favorisé, enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirois ta possession, & il falloit, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de toi-même. Sans doute je dois à quelques artifices la première complaisance; quant à la seconde, je m'étois nommé; tu savois à qui tu te livrois, & ne saurois te prévaloir de ton ignorance. Désormais notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter notre société, il est important de nous mieux connoître. Comme je te sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi tel que je suis.
On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière; un coup de sifflet très-aigu part à côté de moi. A l'instant l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement & en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat & l'effet redoublent par l'agitation & l'allongement.
Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O ciel! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre ce ténébreux Che Vuoi, qui m'avoit tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, & tire une langue démésurée....
Je me précipite: je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentois battre mon cœur avec une force terrible: j'éprouvois un suffoquement comme si j'allois perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptois avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras; mon épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.
Ce n'étoit point celle des escargots, il n'y en avoit plus sur les corniches; mais le soleil me donnoit-à-plomb sur le visage. On me tire encore par le bras, on redouble: je reconnois Marcos.
Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir? Si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi.
Je ne répondois pas: il m'examine. Comment? vous êtes resté tout habillé sur votre lit? vous y avez donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il falloit que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame votre épouse s'en est doutée; c'est, sans doute, dans la crainte de vous gêner, qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a été plus diligente que nous; par ses ordres, dès le matin tout a été mis en état dans votre voiture, & vous pouvez y monter. Quant à Madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; elle vous précède, & doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route.
Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, & passe les mains sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux dévoient être enveloppés.. Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle étoit la veille: la rosette y tient. Dormirois-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? serois-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un songe? Je lui ai vu éteindre la lumière....... Elle l'a éteinte........ La voilà....... Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, Seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.