Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous ayez provoqué l'esprit malin, & lui avez fourni, par une suite d'imprudences, tous les déguisemens dont il avoit besoin pour parvenir à vous tromper & à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire, je n'ai rien lu de semblable dans la démonomanie de Bodin, ni dans le monde enchanté de Bekker. Et il faut convenir que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes du siècle employent réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement & avec choix; il emploie la ressource des talens aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il imite même, jusqu'à un certain point, la vertu. Cela m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes, plus dangereuses que celles de Portici, & une multitude d'obsédés, qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en prenant des précautions sages pour le présent & pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai; mais il n'a pu parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé, à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus: ainsi son prétendu triomphe & votre défaite n'ont été, pour vous & pour lui, qu'une illusion, dont le repentir achevera de vous laver. Quant à lui, une retraite forcée a été son partage: mais admirez comme il a su la couvrir, & laisser en partant le trouble dans votre esprit, & des intelligences dans votre cœur, pour pouvoir renouveller l'attaque, si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui, autant que vous avez voulu l'être, contraint à se montrer à vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable & distincte, mêlant le grotesque au terrible; le puéril de ses escargots lumineux à la découverte effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à la vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, & que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé étoit moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre cerveau; mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est long-temps servi pour vous égarer; il la rapprochera, si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière du cloître ou de notre état soit celle que vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mère préside à votre choix; & dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des graces & des talens célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le diable.
Fin du diable amoureux.