LES
LUTINS
DU CHATEAU
DE KERNOSY,
NOUVELLE HISTORIQUE.
PREMIERE PARTIE.
La vicomtesse de Kernosy passoit presque toute l'année dans son château, qu'elle estimoit comme le plus charmant séjour de toute la Bretagne. C'est un fief noble, dont ses ancêtres ont successivement porté le nom, où elle-même a été élevée dès sa plus tendre jeunesse, & dont la situation avantageuse offre de tous côtés quelque chose de singulier, fort agréable à la vue. Ses deux nièces, toutes deux très-aimables & jeunes, demeuroient dans ce lieu avec elles & trouvoient bien triste de passer leurs beaux jours dans une demeure si solitaire, si éloignée du commerce du monde, distante de dix lieues de la ville la plus prochaine, & d'un quart de lieue du village.
Ce château est un bâtiment à l'antique, qui conserve pourtant un air de grandeur: d'abord on y voit des portes de fer, de grosses tours, des fossés profonds, des ponts-levis à demi-rompus; ensuite de grandes galeries sans aucun ornement, des salles & des chambres spacieuses, dont les fenêtres sont si étroites, que le jour n'y peut entrer qu'imparfaitement; l'herbe y croît en été aussi haute qu'en pleine campagne; enfin ce château est précisément sur le modèle de ceux où l'on dit qu'il revient des esprits. C'étoit aussi l'opinion commune de ce pays-là: on en comptoit depuis plus de cent ans des choses merveilleuses. Mesdemoiselles de Kernosy savoient, dès leur enfance, toutes les histoires des lutins de ce château, leurs gouvernantes leur en avoient fait mille fois le récit; mais quoiqu'elles eussent presque toujours demeuré dans ce lieu, elles n'avoient jamais rien vu ni entendu qui pût leur persuader qu'il y eût quelque vérité à cette croyance vulgaire.
Un soir que la vieille vicomtesse s'étoit couchée de fort bonne heure, mesdemoiselles de Kernosy se retirèrent dans leur chambre, & s'assirent auprès du feu, ne voulant pas se mettre si-tôt au lit.