Voilà un temps bien agréable pour être à la campagne, dit mademoiselle de Kernosy, en entendant le vent qui siffloit dans les fenêtres; en vérité je ne puis résister à l'ennui mortel que ma tante nous donne. Vous avez raison, ma sœur, dit mademoiselle de Saint-Urbain (c'étoit le nom de la cadette), je suis au désespoir d'être ici, & mon désespoir augmente, ajouta t-elle en souriant, quand je songe qu'à Paris on court le bal à l'heure qu'il est, pendant que nous sommes dans ce maudit château, assiégé par la neige, & sans aucuns plaisirs.
Cette charmante fille alloit faire un détail de tous les agrémens de Paris pendant le carnaval; mais mademoiselle de Kernosy se leva tout à coup de dessus son fauteuil, en faisant un grand cri. Qu'avez-vous, ma sœur? lui dit-elle, tout étonnée de son action. Voyez, voyez, reprit Kernosy tout effrayée. Saint-Urbain regarda, & vit une lettre attachée à une petite chaîne d'argent, qui descendoit par la cheminée, & on la tenoit à une distance assez élevée pour empêcher que le feu ne prît au papier. Quoi, dit Saint-Urbain, c'est un billet qui vous effraye si fort? J'ai cru que vous aviez des visions épouvantables. Voyons, continua-t-elle en prenant les pincettes, pour attraper le billet, sans se brûler; voyons promptement ce que cela signifie. Comment, dit Kernosy, vous allez prendre ce papier? Vous n'y pensez pas. Laissez cela, ma sœur, je vous en prie, & appelons quelqu'un. Appelons donc ma tante, reprit Saint-Urbain; elle fera peur à l'esprit. Ne riez point, dit Kernosy, j'ai une frayeur épouvantable. Mais de quoi? reprit Saint-Urbain; vous voyez bien que l'esprit n'est pas céans, puisqu'il prend la peine de nous écrire. En achevant ces paroles, elle prit le papier avec des pincettes, & l'ouvrit dans le moment même, malgré Kernosy, qui mouroit de peur. L'écriture de l'esprit est fort lisible, dit Saint-Urbain en regardant ce billet. Voyons un peu ce qu'il veut nous dire; elle le lut, & y trouva ces paroles:
Billet.
Vous êtes toutes deux trop aimables pour demeurer toujours seules dans un lieu aussi solitaire que celui-ci; on ne peut vous avoir vues, & n'avoir pas le cœur sensible à vos beautés & à vos ennuis, chargez-nous du soin de vos plaisirs, & l'on fera de son mieux pour vous réjouir. On y parviendroit sans doute, si des cœurs tendres & fidèles vous paroissoient dignes de votre attention.
Les Lutins du chateau.
Qu'est-ce que tout ceci? dit mademoiselle de Kernosy, qui avoit eu le temps de se rassurer un peu. Je ne sais, répondit Saint-Urbain, mais on nous promet des plaisirs & des amans fidèles; je suis d'avis que nous acceptions le marché.
Kernosy n'osoit faire un pas dans sa chambre, & Saint-Urbain ayant regardé dans la cheminée, ne vit plus la petite chaîne; elle le dit à sa sœur. Elle a disparu! s'écria Kernosy; appelons du monde. Dans ce moment, un lumignon de la bougie auprès de laquelle étoit le billet, tomba sur ce papier, déjà fort sec d'avoir été suspendu quelque temps dans la cheminée; le feu y prit facilement, & le consuma avec assez de promptitude.
Cet accident, très-naturel, fit presque évanouir Kernosy, & Saint-Urbain même perdit toute assurance; elle appela leurs femmes de chambre, qui couchoient dans une tour fort proche, & qui accoururent. Saint-Urbain leur dit tout effrayée, que sa sœur venoit de se trouver mal; elles attribuèrent sa frayeur à cet évanouissement: aussi-tôt on jeta de l'eau sur le visage de mademoiselle de Kernosy, on la mit au lit, & peu de temps après elle se trouva beaucoup mieux; mais elle ordonna à ses femmes de demeurer dans sa chambre; Saint-Urbain se coucha auprès d'elle, pour être plus assuré si elles entendoient encore quelque chose.
Vous avez bien fait, dit Kernosy tout bas à sa sœur, de ne rien dire à nos femmes de la peur que nous avons eue, cela se seroit répandu demain; & comme nous n'avions plus ce billet, on nous auroit prises pour des visionnaires. Saint-Urbain convint qu'il ne falloit point parler de leur aventure; enfin le jour les ayant rassurées, elles s'endormirent.
L'une & l'autre ne furent éveillées qu'à midi, par le bruit d'un carrosse & des chevaux que l'on entendoit dans la cour du château. Qu'est-ce que ce bruit? demanda Kernosy; c'est peut-être des plaisirs que le lutin nous envoie, répondit Saint-Urbain. Oh! ma sœur, reprit Kernosy, je ne suis pas encore bien remise de ma frayeur; oublions, s'il se peut, le lutin. Dans ce moment, une des femmes de la vicomtesse entra, & leur apprit qu'une troupe de comédiens venoit d'arriver; qu'ils avoient apporté une lettre à madame la vicomtesse, qu'elle l'avoit lue, & qu'ensuite elle avoit dit à ces comédiens de rester au château.