Comment, dirent-elles en se levant, notre tante veut bien qu'ils demeurent; il faut que quelque puissance supérieure s'en mêle. A peine avoit-elle achevé ces mots, qu'on entendit encore du bruit dans la cour; elles envoyèrent demander ce que c'étoit, & on leur vint dire que c'étoit une troupe de violons & de musiciens qui venoient d'arriver. Alors Saint-Urbain dit à sa sœur, en la prenant sous le bras; allons voir la physionomie de ces gens-là. Elles allèrent à la chambre de la vicomtesse, qui leur dit, dès qu'elles furent entrées, avec un air riant qu'elles ne lui avoient jamais vu: eh bien, mesdemoiselles, vous plaindrez-vous encore de l'ennui que vous avez dans ce pays-ci? Voilà, ce me semble, assez de divertissemens qui vous viennent. Qu'avez-vous donc, dit-elle en regardant l'effrayée Kernosy? vous voilà de mauvaise humeur à contre-temps. Je me suis trouvée mal cette nuit, dit Kernosy, mais je crois que ce ne sera rien. Eh! de quel pays, ma tante, dit Saint-Urbain, nous arrivent tant de plaisirs? Vous êtes trop curieuse, répondit la vicomtesse avec un air froid; laissez-moi seule, j'ai affaire: allez voir les préparatifs que l'on fait pour ce soir. Ma tante est assurément la confidente des lutins, dit Saint-Urbain tout bas à sa sœur; vous voyez qu'elle leur garde le secret. Elles passèrent dans une grande salle, où elles trouvèrent des ouvriers occupés à dresser un théâtre & à rajuster des décorations qui leur parurent assez belles & assez bien entendues; de là elles allèrent à la chapelle du château faire leur prière; & quelque temps après, on les vint querir pour dîner. Dès qu'elles furent sorties de table, elles retournèrent dans leur chambre quitter leur négligé, & s'habiller pour faire honneur à la compagnie. Saint-Urbain trouva dans sa poche un billet; elle le lut à Kernosy. Voici ce qu'il contenoit:

Billet.

Vous voyez que nous vous tenons parole; nous cherchons à vous divertir, & nous avons trouvé le secret d'adoucir l'humeur insupportable de votre tante. L'évanouissement de mademoiselle de Kernosy nous a donné beaucoup d'inquiétude: n'ayez point de peur, l'amour ne doit jamais effrayer, quand on est jeune & belle.

Les lutins sont bien galans, dit-elle en achevant la lecture de ce billet; mais celui-ci ne m'épouvante point; il n'est pas venu seul comme l'autre, & on peut l'avoir mis dans ma poche pendant que je regardois travailler ce peintre qui raccommodoit une décoration. Voyons ce que tout ceci deviendra; mais prenons garde que le feu ne se mette à ce billet comme au premier, qui nous a tant effrayées; il faut le serrer sous la clef, peut-être quelque jour en reconnoîtrons-nous l'écriture. Les deux sœurs employèrent le reste de la journée à leur ajustemement; & leur beauté, avec ce petit secours, étoit si surprenante, qu'on les trouva dignes d'aller briller dans les plus superbes fêtes du monde.

Mademoiselle de Kernosy étoit blonde; elle avoit le teint d'une blancheur éclatante, le tour du visage agréable, & de grands yeux bleus perçans jusqu'au fond de l'ame; un sourire gracieux découvroit de belles dents, & même augmentoit l'éclat de sa bouche, dont les lèvres étoient d'une couleur aussi vive que le corail; sa gorge & ses mains relevoient encore tous ces avantages de la nature, & tant de beautés sans doute pouvoient causer de l'amour; mais sa taille avantageuse, accompagnée d'un air noble, imposoit de telle sorte, qu'on ne pouvoit la regarder qu'avec des sentimens de respect; & l'égalité de son esprit faisoit qu'on remarquoit dans toutes ses paroles une justesse qu'on ne sauroit acquérir que par la pratique du monde & une parfaite connoissance des belles-lettres.

La jeune Saint-Urbain avoit le visage rond, le teint fin, mais un peu plus brun que celui de sa sœur; ses cheveux étoient noirs, & ses yeux de la même couleur, bien fendus & d'une vivacité surprenante; sa bouche, petite & gracieuse, renfermoit de belles dents, blanches comme l'ivoire, & parfaitement bien rangées; un air aisé, répandu sur toute sa personne, n'empêchoit pas qu'on ne remarquât en elle un port majestueux à la danse comme à la promenade; & quoiqu'elle ne fût pas si grande que Kernosy, sa taille étoit d'une proportion si admirable, qu'on auroit eu de la peine à se déterminer pour le choix entre l'une & l'autre des deux sœurs. Ses manières, engageantes naturellement, & enjouées, inspiroient la joie dans les cœurs, dès qu'elle paroissoit. Elle avoit la répartie prompte & pleine d'esprit; bien souvent même elle savoit animer une conversation languissante par quelque chose de hardi qu'elle avançoit brusquement. D'abord on eût dit qu'elle le faisoit sans réflexion; mais elle soutenoit son discours par des raisons si solides, qu'il ne lui est jamais rien échappé qui ne fût de bon sens, qui ne fît plaisir, & qui ne fût digne de sa naissance.

Ces deux charmantes sœurs n'étoient pas encore sorties de leur chambre, lorsqu'on leur vint dire qu'un homme à cheval venoit d'annoncer à madame la vicomtesse, que ce jour même trois dames du voisinage dévoient arriver à son château. Tant mieux, dit Saint-Urbain, j'en trouverai la comédie plus agréable, s'il y a beaucoup de spectateurs; sachons donc le nom de ces dames. C'est, répondit une de leurs femmes, la marquise de Briance, la comtesse de Salgue, & la baronne de Sugarde. Voilà très-bonne compagnie, dit mademoiselle de Kernosy; mais il me semble que cela seroit encore mieux, si les frères de la marquise de Briance étoient en ce pays-ci. Ils n'y reviendront pas si-tôt; quand on est à Paris, environné de plaisirs, on se souvient rarement des dames qu'on a laissées en province. C'est selon, dit Saint-Urbain en riant; croyez-vous que le comte & le chevalier de Livry trouvent dans cette ville beaucoup de dames plus aimables que nous? Je me souviens bien que nous n'y en trouvâmes pas un grand nombre, il y a six mois.

L'équipage de la marquise entrant alors dans la cour, obligea les deux sœurs de descendre pour aller au devant d'elle. Madame la vicomtesse étoit accourue la première, parée comme une jeune personne; son habit, qu'elle assuroit être amaranthe brun, étoit de velours couleur de feu très-vif. Les dames montèrent à son appartement, & parurent étonnées de voir un théâtre qu'on achevoit d'élever dans la grande salle. Une troupe de comédiens est arrivée ici ce matin, dit la vicomtesse, & je les ai retenus pour divertir mes nièces pendant ce carnaval. On loua sa complaisance, & toute la compagnie entra dans sa chambre.

La vicomtesse avoit près de soixante ans; elle vouloit être belle, quoiqu'elle ne l'eût pas même été pendant sa première jeunesse. Jamais femme n'a été d'une humeur si difficile; elle étoit fort riche, veuve depuis cinq ans, & le dessein qu'elle avoit de se remarier ne s'étant pas encore exécuté, parce qu'elle n'avoit trouvé personne, disoit-elle, qui sût assez bien aimer; elle auroit voulu un héros comme Amadis; Galaor lui paroissoit trop volage; Alexandre n'aimoit pas assez tendrement, & César avoit un trop grand nombre de maîtresses. Enfin elle cherchoit un Amadis, & n'en ayant point trouvé en Bretagne, elle avoit fait un voyage à Paris, où n'en trouvant pas davan tage, elle retourna à son château, attendant que la fortune lui envoyât un chevalier digne d'être son amant. Comme elle étoit riche, de grande qualité, & qu'elle possédoit les plus belles terres de la province, quantité de grands seigneurs de ce pays s'empressèrent auprès d'elle; mais il est aisé de juger comment une personne, qui vouloit absolument un héros, trouvoit peu galans, les provinciaux qui parloient d'abord de mariage.

Mesdemoiselles de Kernosy étoient soumises à cette capricieuse personne; elles avoient perdu leur mère dès leur enfance; leur père, en mourant, les avoit obligées, par son testament, à demeurer sous la tutelle de la vicomtesse sa belle sœur, & ces aimables filles, depuis quatre ans, étoient auprès d'elle.