La raison même n'ose pas
Condamner ma tendresse.
Saint-Urbain & le chevalier soutinrent que les paroles étoient trop sérieuses pour être chantées à table. Le comte leur répondit que son cœur les lui avoit dictées, & qu'il ne pouvoit badiner sur une chose aussi sérieuse que sa tendresse. La vicomtesse approuva ce sentiment. Mais, dit Saint-Urbain, qui appréhendoit que sa tante ne se jetât dans une conversation sur les sentimens, M. de Fatville m'aime, & il ne fait pas seulement un vers pour moi. On ne m'a appris qu'à en faire de latins, reprit Fatville; j'en ai remporté deux fois le prix au collége. Eh bien, faites en latin une chanson à boire, dit Saint-Urbain, & vous me l'expliquerez en françois. Fatville opposa qu'il ne savoit pas l'air qu'on venoit de chanter. Faites donc un madrigal, répliqua-t-elle en lui présentant des tablettes.
Fatville se crut dèshonoré, s'il ne faisoit des vers; il n'essaya pas d'en faire de latins, car il ne savoit que quelques mots de cette langue, prit les tablettes, & alla s'enfermer dans un cabinet, pour n'être pas interrompu.
Cependant toute la compagnie passa dans une autre chambre, où l'on fit venir les hautbois; on les écouta quelque temps, puis on dansa toutes les petites danses; au bout de deux heures, Fatville parut, les tablettes à la main. On avoit cru qu'il s'étoit allé coucher, mais il assura qu'il avoit employé tout ce temps-là à faire des vers. Ce sera sans doute une élégie, dit Saint-Urbain; voyons de quoi il est question: elle prit les tablettes, qui se trouvèrent toutes griffonnées d'un bout à l'autre, & si rayées, qu'elle n'en put déchiffrer, un seul mot. Lisez vous-même, dit-elle à Fatville en lui rendant les tablettes, on n'y comprend rien. C'est le brouillon, répondit le conseiller, & si j'avois eu de la place pour écrire, j'aurois fait des merveilles, car je commençois d'être en train; mais j'acheverai demain. Lisez-nous le commencement, dit la vicomtesse; j'aime les vers tendres à la folie. Fatville obéit aussi-tôt, & lut, en s'asseyant près d'un guéridon où étoit une bougie allumée, deux vers qu'il venoit de faire.
Iris, plus belle que le jour,
Pourra-t-elle aimer à son tour?
Il recommença quatre ou cinq fois ces deux vers. Comment, dit le comte, n'y a-t-il que cela de fait? Non, dit le conseiller, n'est-ce pas assez pour le temps que j'y ai mis? Et puis j'ai fait le projet de la suite de ce madrigal. Vraiment, dit Saint-Urbain, ces deux vers valent mieux qu'un madrigal tout entier. Mademoiselle de Saint-Urbain se connoît à tout, répondit Fatville en riant avec un air satisfait de lui-même; & M. le chevalier, qui est aussi poëte, qu'en dit-il? Je trouve ce commencement si beau, répondit le chevalier, que j'ai envie de l'achever: prêtez-moi un peu les tablettes. Vous y verrez le reste du projet, reprit fièrement Fatville, servez-vous-en si vous voulez. Le chevalier s'éloigna de la compagnie, qui se divertit à voir danser le conseiller tout aussi mal qu'il versifioit; quelque temps après, le chevalier se rapprocha. Voyons, M. de Fatville, si j'ai bien suivi votre dessein, voici le madrigal achevé. Chacun se rangea autour de lui, & il lut les vers suivans:
Iris, plus belle que le jour,
Pourra-t-elle aimer à son tour?