M'écriai-je; je fais tout cela mieux que vous.

Ce madrigal eut beaucoup d'applaudissemens; & Saint-Urbain sut bon gré au chevalier de s'être servi de la sottise de Fatville, pour lui faire cette galanterie, que la vicomtesse ne trouva pas mal, parce qu'elle la prit seulement par une marque d'esprit du chevalier. Vous voyez, dit Fatville qui entendoit donner des louanges à ce madrigal; je savois bien que la fin du projet étoit drôle: on rit de l'impertinence du conseiller: & comme il étoit tard, chacun se retira.

L'appartement que l'on donna à Fatville étoit proche de celui du baron. Ce voisinage lui fournit l'occasion de faire encore le personnage de lutin, afin que Fatville n'osât sortir de sa chambre, & qu'il ne s'aperçût pas que toutes les nuits on s'assembloit chez la marquise après que la vicomtesse étoit couchée.

Le lendemain, le baron alla faire sa cour à la vicomtesse avant que les dames fussent sorties de leur appartement; il lui parla de son amour, en se promenant à grands pas, sans presque la regarder. La bonne dame étoit charmée de tout qu'il faisoit; elle l'assura même qu'il marchoit de la meilleure grace du monde. Dès qu'il se fut retiré, toutes les dames vinrent dans la chambre de la vicomtesse lui rendre visite, & l'on n'en sortit qu'à deux heures pour dîner, ensuite on joua, les uns aux échecs, les autres à l'ombre, les autres au trictrac. Fatville perdit soixante louis, & quoiqu'il en parût fâché, le baron, qui gagnoit, dit assez plaisamment, que si cela duroit, il pourroit enfin le prendre en amitié. A six heures on passa dans la salle de la comédie; les Horaces & le Médecin malgré lui furent assez bien représentés. Fatville, occupé de sa perte, négligea de se mettre sur le théâtre.

Après le souper, on fit venir un acteur & une actrice qui avoient la voix charmante, & des musiciens qui jouoient bien de la basse de viole. Mademoiselle de Kernosy fit apporter tous les opéra de Lully qu'elle avoit dans sa chambre: on chanta les plus beaux morceaux de Proserpine; elle accompagna du clavecin: Saint-Urbain chantoit avec le comte, qui avoit un ton de voix fort sonore, & ces deux aimables personnes s'accordoient parfaitement. On commença par les champs élysées; le baron chanta dans les chœurs, pour ne pas paroître à la vicomtesse un acteur inutile. A une heure après minuit, chacun se retira dans son appartement, & les deux aimables sœurs se rendirent dans la chambre de la marquise, où elles trouvèrent le comte & le chevalier qui les attendoient. On parla de la passion de la vicomtesse pour le baron de Tadillac; Kernosy doutoit qu'elle produisît les effets qu'on en avoit espérés; Saint-Urbain, plus portée à croire ce qui pouvoit lui faire plaisir, étoit persuadée que leurs desseins auroient un heureux succès. Le comte & le chevalier de Livry espéroient, & la marquise de Briance continuoit à leur donner des conseils.

Ils parloient tous avec beaucoup d'application, quand Tadillac entra, vêtu d'un habit bizarre, rouge & noir, tels que sont ceux dont on se sert pour représenter des diables à l'opéra. Il avoit un bonnet épouvantable, d'où pendoient des espèces de serpens; & s'il eût mis son masque, il auroit sans doute effrayé la compagnie, qui ne s'attendoit point à cela: cependant on savoit le dessein qu'il avoit d'épouvanter Fatville. Vous voilà aussi peu sage qu'à votre ordinaire, lui dit le comte; sachons donc ce que vous voulez faire. Il faut, dit le baron, que mademoiselle de Saint-Urbain mette un habit qu'on va lui apporter, & puis vous n'avez qu'à me suivre. J'ai quasi peur de ces habits-là, dit Saint-Urbain; cependant, pour faire déserter Fatville, il n'est rien que je ne puisse entreprendre.

Le valet de chambre du baron parut dans le moment, vêtu d'un habit plus épouvantable encore que celui de son maître; il en apportoit un autre fait à peu près comme le sien, car les comédiens en avoient grand nombre de toutes façons; Saint-Urbain le mit par-dessus le sien, & prit un masque rouge extrêmement laid. Lambert, ce valet de chambre, conduisit la compagnie dans la chambre de son maître, sans qu'on rencontrât aucun domestique; tout étoit couché depuis deux heures dans le château. Tadillac avoit découvert une porte de communication qui donnoit dans la chambre de Fatville. Il la regarda d'abord comme une occasion favorable pour exécuter le dessein qu'il avoit projeté; cette porte étant condamnée depuis long-temps, l'on entroit par un autre endroit dans l'appartement du conseiller, contigu à celui du baron de Tadillac. L'appartement de MM. de Livry & celui de la marquise étoient voisins; tout cela composoit un pavillon où l'on pouvoit faire beaucoup de bruit, sans être entendu du reste du château, parce qu'il falloit passer une terrasse assez longue pour rentrer dans l'autre pavillon qui faisoit avec celui-là une espèce de symétrie.

Quand on fut arrivé à l'appartement du baron, on entra fort doucement; & Lambert, qui vouloit prouver qu'il étoit digne de la confiance dont son maître l'avoit honoré, pria la compagnie d'attendre un moment. Il monta seul dans de grandes chambres inhabitées, au dessus des appartemens du pavillon, & avec une machine qu'il avoit inventée, il fit un grand bruit, qui n'imitoit pas mal celui du tonnerre. Fatville s'éveilla, & alla ouvrir sa fenêtre. Lambert, qui l'entendit, mit à différentes reprises le feu à de la poudre qu'il tenoit prête. La nuit étoit fort obscure, & la lueur de ce feu surprit beaucoup Fatville; il ferma sa fenêtre plus promptement qu'il ne l'avoit ouverte, fort étonné de voir des éclairs, & d'entendre le tonnerre en plein hiver. Il alloit chercher son lit, & étoit encore dans cette recherche, quand Lambert vint ouvrir la porte de communication qu'il avoit pris soin de condamner; il entra dans la chambre du conseiller, tenant un flambeau de poix allumé; cette lumière succédant tout à coup à l'obscurité, éblouit si bien Fatville, qu'il ne distingua pas d'abord la figure de celui qui la portoit; il aperçut son lit, se jeta dedans, & se cacha dans les couvertures. Lambert ne le laissa pas long-temps dans cette situation; il alla lui tirer ses couvertures, & lui fit trois grandes révérences, puis alluma quatre flambeaux qu'il avoit apportés, & les plaça en divers endroits de la chambre.

Fatville, rappelant tout son courage, cria d'un ton de voix que la peur rendoit assez foible: Baron, à mon secours! Hélas! répondit le baron, qui regardoit avec les dames au travers de la cloison, il m'est impossible de sortir, les lutins viennent d'entrer ici. Cependant Lambert, après avoir allumé les flambeaux, s'approcha du lit, & Fatville se cacha plus que jamais la tête sous son chevet. Lambert profita de ce moment pour introduire le baron & Saint-Urbain. Dès que la porte fut refermée, ils s'approchèrent tous trois du lit, empêchèrent Fatville de se cacher la tête, & lui firent de profondes révérences. Lambert tira un petit violon de sa poche, joua un menuet, que les gais lutins dansèrent fort légèrement, & la peur persuada à Fatville qu'ils s'élevoient jusqu'au plancher. Quand ce bal nocturne fut fini, les lutins éteignirent les flambeaux, & sortirent sans qu'il pût savoir par quel endroit; aussi crut-il que c'étoient des esprits qui avoient disparu. On se garda bien de faire du bruit dans la chambre voisine, Lambert joua du violon, & le baron s'écria: M. de Fatville, je suis mort! Les lutins dansent ici comme des perdus. Fatville n'osa répondre; mais chacun l'ayant entendu remuer, ils jugèrent qu'il n'étoit pas évanoui. Cependant il ne s'en fallut guère. Les lutins reprirent le chemin de leur chambre, pour n'être pas surpris dans leurs fonctions d'esprits. Le baron appela du monde dès qu'il fut déshabillé, & conta l'histoire des lutins, comme il vouloit qu'on le crût. Fatville, qui n'avoit pas eu l'assurance de se lever, prit enfin la résolution d'aller ouvrir sa porte, quand il entendit parler bien des gens près de lui. La pâleur de son visage, & sa frayeur si naïvement représentée, persuadèrent encore mieux l'apparition des esprits aux domestiques de la vicomtesse; il n'y en eut pas un qui ne crût avoir entendu du bruit. D'autres assurèrent qu'ils avoient vu quelque chose de noir qui se promenoit sur la terrasse; enfin la peur fit tout l'effet qu'elle a coutume de produire sur l'esprit du peuple & des valets.

La vicomtesse, qui étoit peureuse, ne douta pas qu'un chat qu'on avoit enfermé par hasard ce soir-là dans sa chambre, & qui avoit, en sautant, cassé une porcelaine, ne fût un lutin qui avoit paru sous cette figure. Pour confitmer cette pensée, la marquise conta qu'elle avoit ouï marcher toute la nuit un grand chien. Le comte assura qu'il avoit entendu comme un cheval qui galopoit, & le chevalier jura qu'il avoit vu trois gros poulets d'inde; mesdemoiselles de Kernosy dirent simplement qu'elles avoient entendu un bruit effroyable. La comtesse de Salgues & la baronne de Sugarde, qui n'avoient rien vu ni entendu, n'en furent pas moins effrayées. Quand il fut grand jour, on alla se remettre au lit; personne n'osa demeurer seul dans sa chambre. Les lutins, fatigués de leurs fonctions nocturnes, se levèrent fort tard, & pendant toute la journée, on ne parla que des esprits.