Les domestiques en firent le récit aux comédiens, qui se doutèrent à peu près de ce que ce pouvoit être, par l'emprunt de leurs habits; mais ils étoient payés par le baron & par MM. de Livri pour ne rien dire; ils n'étoient pas même obligés d'avoir entendu les lutins du château, parce qu'on les avoit logés dans la basse-cour, où étoit un petit corps de logis assez commode.

Fatville ne mangea presque pas à dîner; il ne pouvoit se remettre de sa peur; il parloit de la légereté des esprits qui avoient dansé, d'une manière à faire rire les plus effrayés. Il n'y a point de tours de souplesse qu'il ne crût leur avoir vu faire, tant la peur fascine les yeux. Mais, lui dit la vicomtesse, comment avez-vous pu voir tout cela, puisque vous étiez sans lumière? Ah! madame, reprit Fatville, ils ont allumé de grands feux autour de ma chambre, & puis tout a disparu dans un instant. Ont-ils dansé aux chansons? dit le baron d'un air sérieux. Oh! nenni, répondit Fatville; ils avoient des instrumens, & je ne sais si ce n'étoit pas des trompettes; je n'en sais rien non plus, répliqua le baron, & si je les ai vu danser comme vous. En vérité, dit la comtesse de Salgue, je vous crois tous deux un peu fous. Ce dialogue n'empêcha pas que tout le monde ne crût l'apparition des esprits; quelques-uns même assuroient qu'il y avoit dans les livres mille exemples de choses semblables. On conta à ce propos diverses histoires, qui redoublèrent la peur de la vicomtesse & de ses domestiques. Enfin on sortit de table; & pour dissiper le trouble que les lutins avoient causé, la marquise de Briance demanda si l'on n'auroit point la comédie. On doit l'avoir tous les jours, dit le baron, qui commençoit à prendre l'air d'un homme établi dans la maison; je vais en savoir des nouvelles. Il revint un moment après dire aux dames que les comédiens étoient prêts à commencer. On passa dans la salle, où l'on vit représenter Mitridate & la Coupe enchantée. Fatville s'endormit, fatigué de la mauvaise nuit qu'il avoit passée. On se mit au jeu en sortant de la comédie, & l'on ne tarda guère, après le souper, à se retirer chacun dans son appartement; mais on n'alloit plus seul dans la maison, le moindre vent donnoit de terribles alarmes.

Fatville ne put se résoudre à retourner dans cette chambre où il avoit tant souffert: on lui en donna une autre, où il fit coucher ses deux laquais auprès de lui. La comtesse & la baronne couchèrent ensemble, & le baron de Tadillac ordonna à Lambert, devant tout le monde, de venir coucher dans sa chambre. La vicomtesse fit coucher deux de ses femmes aux deux côtés de son lit, fit mettre un valet de chambre & deux laquais un peu plus loin, & son cocher près de la porte; M. Pierre, son aumônier, eut ordre de faire placer son lit vers la cheminée; car la bonne dame craignoit que l'esprit ne fît son entrée par cet endroit.

L'aumônier, qui étoit extrêmement vieux & fort incommodé, eut beau représenter à madame la vicomtesse que le grand vent qui s'engouffroit dans cette vaste cheminée, alloit achever de rendre incurable un rhumatisme qu'il avoit depuis dix ans, rien ne put la fléchir. Vraiment, dit-il en regardant son lit, j'ai toujours bien reconnu que madame n'a guère de considération pour son frère de lait.

Quelles paroles! La vicomtesse les avoit entendues, quoique M. Pierre les eût prononcées assez bas. Elle ne voulut point dans ce moment relever la sottise; mais dès que la compagnie se fut retirée, M. Pierre eût une terrible remontrance, & la colère occupa si bien l'esprit de la vicomtesse, que la peur n'y trouva presque plus de place.

Le baron de Tadillac attendit que tout le monde fût couché, & sans perdre de temps, il alla, accompagné du fidèle Lambert, faire beaucoup de bruit dans de grands greniers inutiles, qui régnoient sur tous les appartemens du château; cela confirma la créance des esprits, & le lendemain, chacun fit le récit de ce qu'il avoit entendu, de tant de manières différentes, que le baron comprit qu'il suffisoit d'intimider par du bruit, & de laisser à la peur le soin de diversifier les apparitions.

Il avoit bien d'autres exercices que celui de faire le lutin; il falloit qu'il persuadât la vicomtesse qu'il l'aimoit, & son cœur le portoit à plaire à madame de Salgue. Depuis quelques jours, ses regards expliquoient assez la passion qu'il avoit pour elle; enfin, lassé de ce langage muet, il écrivit un billet, & s'étant rendu dans l'appartement de la vicomtesse, il la trouva encore à sa toilette, & lui fit compliment sur sa beauté. Comme il commençoit à la presser de se déterminer en sa faveur, la marquise de Briance, la comtesse de Salgue, la baronne de Sugarde avec mesdemoiselles de Kernosy & MM. de Livry entrèrent. Fatville arriva un moment après, & on se mit à table. La frayeur du conseiller, & le bruit des lutins furent le sujet de la conversation pendant presque tout le dîné; on joua encore quelques reprises d'ombre, & à six heures on eut le divertissement ordinaire: Cinna & le Grondeur furent très-bien représentés.

Le comte de Livri donna la main à la vicomtesse, pour passer dans la salle, le baron l'en ayant prié. Cette occasion favorable fut cause qu'il s'approcha de madame de Salgue, & lui ayant présenté la main: Apprenez, madame, lui dit-il tout bas, apprenez la chose la plus importante à ma fortune; ce billet vous instruira. Il le lui donna subitement, & la quitta dès qu'on fut entré. La vicomtesse regardoit déjà ce qu'il faisoit, éloigné d'elle.

La comtesse de Salgue mit le billet dans sa poche, & Tadillac eut le plaisir de voir que l'empressement de le lire ne lui permettoit pas d'attendre que l'on fût sorti de la comédie. S'étant levée dans un entr'acte, pour aller dire un mot à Saint-Urbain; au lieu de se remettre à sa place, elle s'approcha d'un guéridon qui soutenoit une girandole; elle ouvrit le billet du baron, & le lut avec une attention dont il fut très-content.