Comment, madame, dit mademoiselle de Saint-Urbain, vous prenez le temps de la comédie pour lire vos lettres? C'en est une que j'ai reçue ce matin de chez moi, dit la comtesse, & j'avois oublié de l'ouvrir. Les acteurs interrompirent cette conversation, & le baron, profitant d'un petit sommeil qui prit heureusement à la vicomtesse, ne cessa point de regarder madame de Salgue; elle s'en aperçut, & l'embarras qu'il remarqua sur son visage, fit qu'il ne désespéra pas de son bonheur.

On ne joua pas long-temps après le souper; tout le monde se retira d'assez bonne heure: chacun avoit besoin de repos, & vouloit réparer les mauvaises nuits que les lutins avoient causées. Le baron ne manqua pas de faire du bruit, pour empêcher qu'on ne fût si-tôt remis de la peur. Le tintamarre fut court, parce que le lutin étoit aussi las que les autres.

Le lendemain, il fit très beau, le soleil parut avec éclat, la vicomtesse alla se divertir dans le jardin; & la compagnie ayant des lettres de conséquence à écrire, passa l'après-dînée dans son cabinet. Tadillac profita de ce temps-là pour entretenir madame de Salgue. Avez-vous pensé à moi, lui dit-il tout bas, depuis que j'ai osé vous écrire les sentimens que vous m'inspirez? Que prétendez-vous que je pense en votre faveur? lui repartit madame de Salgue en le regardant tendrement; vous êtes venu ici avec un dessein dont je ne suis pas encore éclaircie; je sais seulement que je n'y avois point de part: l'amour peut vous avoir amené dans ce château; mesdemoiselles de Kernosy sont aimables & belles, il semble même que c'est mademoiselle de Saint-Urbain que vous préférez.

Quelle erreur! dit le baron; madame, croyez-en un cœur qui n'a jamais brûlé que pour vous. L'amour n'a eu de part à mes affaires que depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir: je vous apprendrai, quand il vous plaira.... Il alloit continuer, lorsque la vicomtesse, ouvrant la porte de son cabinet, les obligea de se séparer, & de s'approcher du reste de la compagnie, qui se faisoit un plaisir de voir la marquise, Kernosy, & la baronne jouer à l'ombre avec toute la prudence possible.

La vicomtesse ne fut qu'un moment dans la chambre; elle demanda de la bougie, & retourna cacheter ses lettres. Le baron se rapprocha de madame de Salgue; elle avoit remarqué avec quelle promptitude il venoit de la quitter. Comment, lui dit-elle en s'éloignant un peu de la compagnie, c'est donc de la vicomtesse que vous êtes amoureux? Je ne m'en serois pas doutée. Vous voyez bien, madame, reprit le baron, qu'il ne faut pas juger sur les apparences; vous avez trop de part à ma destinée pour que je tarde plus long-temps à vous en éclaircir. Il lui apprit son projet pour un établissement solide, & l'engagement où il étoit avec la vicomtesse. Madame de Salgue trouva que son amant avoit raison; elle désira presque autant que lui un événement qui l'arrêteroit dans une province où elle étoit obligée de demeurer.

On vint avertir les dames que les comédiens étoient prêts. Allez, baron, lui dit madame de Salgue en souriant, allez vous-même avertir la vicomtesse; je prétends qu'elle m'ait l'obligation de vous apprendre votre devoir.

Comme elle achevoit ces mots, la vicomtesse sortit de son cabinet; le baron lui donna la main jusques dans la salle de la comédie, où Fatville s'étoit déjà placé. Toute la compagnie avoit remarqué que, craignant de rester seul dans la chambre de la vicomtesse, il étoit sorti avant toutes les dames, sans penser même à leur offrir la main.

On représenta Bérénice à la Foire de Bezons. Après la comédie, on joua à de petits jeux où l'esprit ne laisse pas de briller; on conta plusieurs histoires, que l'on fit sur le champ. Saint-Urbain, qui commençoit à s'ennuyer, s'avisa, en finissant son récit, de laisser Fatville achever le roman où elle s'étoit embarquée. Cela fit renaître la joie; jamais homme n'a dit tant de pauvretés pour se défendre de parler. Enfin le souper tira Fatville d'affaire, & la vicomtesse pouvoit pardonner à Saint-Urbain de n'avoir pas continué son roman, parce qu'elle avoit résolu, en continuant à son tour, d'étaler devant le baron les plus beaux sentimens du monde.

On se retira encore de bonne-heure; les lutins laissèrent en repos tous les habitans du château. Fatville étoit en conversation avec la comtesse de Salgue, qui avoit passé dans sa chambre, n'étant plus effrayée, depuis qu'elle eut appris par Tadillac le manège des lutins. Le comte & le chevalier furent peu de temps avec Kernosy & Saint-Urbain dans la chambre de la marquise.