Dès qu'ils furent sortis, ces deux aimables sœurs prièrent madame de Briance de s'acquitter de la promesse qu'elle leur avoit faite de leur apprendre avec ordre ses aventures, dont on ne s'étoit entretenu que confusément, lui représentant qu'aucune de ses amies ne pouvoit prendre plus de part à tout ce qui la regardoit. La marquise, en soupirant, fit connoître que ce récit alloit renouveler ses douleurs: elle ne laissa pas de contenter leur curiosité, & commença ainsi.




HISTOIRE
de Madame de Briance.

Vous savez, mesdemoiselles, que je suis fille du feu marquis de Livry, dont la maison est une des plus anciennes & des plus considérables de cette province. J'ai perdu ma mère peu de mois après ma naissance; mon père fut vivement touché de cette perte, il l'avoit toujours aimée tendrement. Elle n'avoit alors que vingt-quatre ans; elle étoit belle, & ceux qui m'ont voulu flatter, ont dit que je lui ressemblois. Vous en dîtes autant lorsque vous me fîtes l'honneur de venir chez moi l'année passée, où vous vîtes son portrait. Mon père, qui n'avoit que vingt-neuf ans, touché d'une véritable affliction, refusa constamment toutes les propositions qui lui furent faites de se remarier: il nous aimoit, mes frères & moi, avec une tendresse qui ne se peut exprimer. Nous n'étions que trois enfans, le comte, le chevalier & moi; l'aîné n'avoit que quatre ans, le cadet trois, & je n'avois que six mois. Nous fûmes tous trois élevés avec des soins infinis.

Dès que nous eûmes atteint l'âge d'apprendre quelque chose, mon père quitta le château où il faisoit sa demeure ordinaire depuis la mort de ma mère; il nous mena à Rennes, où il avoit une belle maison; il fit venir de Paris un précepteur habile pour instruire mes frères, & je puis dire que ce fut aussi pour moi; car mon père voulut que j'apprisse le latin, la géographie, la fable, & l'histoire en même temps que mes frères; il ne croyoit pas que l'ignorance dût être le partage des femmes; il avoit trouvé, par l'exemple de ma mère, qu'un esprit cultivé, & où la science est placée sans affectation & sans bannir les agrémens naturels, a des graces toujours nouvelles, plus durables que la beauté, & même plus aimables dans le commerce de la vie.

Mes frères réussirent parfaitement dans leurs études, & j'avois un goût pour apprendre, qui me donnoit beaucoup de facilité. On ne parloit que de nous dans toute la ville; on nous menoit dans les plus célèbres compagnies, & l'on avoit pour nous une admiration qui auroit dû contribuer beaucoup à nous gâter. Mon père faisoit une grande dépense; il étoit riche, & ma mère avoit hérité d'une opulente maison, distinguée par la noblesse de sa famille; enfin nous avions sujet d'être contens de notre fortune.

J'avois quatorze ans, quand M. le marquis de Briance arriva à Rennes; c'étoit un seigneur, qui, fatigué des soins de la guerre & de la cour, venoit chercher du repos dans notre province, où il avoit des terres d'un gros revenu & d'une vaste étendue.