Il s'arrêta à Rennes, rendit des visites aux principaux de la ville, & vint chez mon père, où il trouva les préparatifs d'une assemblée qu'il devoit y avoir le soir.
M. de Briance nous dit des choses fort gracieuses, avec la politesse qu'on acquiert à la cour. Mon père le pria de rester, & l'assura que la compagnie se feroit honneur de sa présence; il accepta la proposition avec joie.
La conversation fut vive; il arrivoit de moment à autre de jeunes personnes parées pour le bal. Le marquis de Briance les regardoit toutes, & trouvoit toujours en moi quelques singularités remarquables dont il faisoit l'éloge. Mon père, qui m'aimoit passionnément, étoit ravi d'entendre les louanges qu'il me donnoit sans cesse. Quoique M. de Briance ne fût pas d'un âge à pouvoir être désiré pour amant, la plupart des beautés de l'assemblée m'envièrent sa conquête; l'approbation d'un homme qui avoit passé sa vie à la cour, leur paroissoit d'un autre poids que celle des gens de province.
M. de Briance étoit encore d'assez bonne mine, quoiqu'il eût près de soixante ans; il étoit bien fait, extrêmement riche, & d'un rang distingué: comme il n'étoit point marié, il n'y avoit point de jeune demoiselle qui ne souhaitât de le voir attaché à elle. Pour moi, je ne fis pas un moment d'attention aux louanges flatteuses qu'il me donna; je ne les regardai que comme un effet de sa politesse.
Une heure avant le souper, l'écuyer de M. de Briance vint le demander; il rentra, après lui avoir parlé dans l'antichambre. Je vais, dit-il, mademoiselle, en s'adressant à moi, vous présenter dans un moment un des plus beaux gentilshommes de France, pourvu que M. le marquis de Livry m'en donne la permission.
Ces permissions, répondit mon père en souriant, sont quelquefois dangereuses à accorder; vous êtes le maître, & vous pouvez, monsieur, amener ici qui il vous plaira. Celui dont j'ai parlé à mademoiselle de Livry, dit M. de Briance, est le comte de Tourmeil; il n'a que dix-sept ans, jamais on n'a vu de plus belles espérances. Je ne vous dirai rien de sa personne, vous en jugerez vous-même; pour la valeur, qui est toujours la première qualité à désirer dans un homme de condition, je puis vous assurer que j'ai été surpris des marques de courage, & même de conduite qu'il a données dans trois campagnes qu'il a faites: il voulut absolument me suivre à l'armée, qu'il n'avoit encore que quatorze ans; j'y consentis, & j'eus lieu d'en être satisfait. Je l'aime comme s'il étoit mon fils.
A-t-il l'honneur d'être de vos parens, monsieur? lui dis-je avec un mouvement de curiosité que m'inspiroit le portrait qu'il venoit de faire du comte de Tourmeil. Non, mademoiselle, me répondit M. de Briance, son père étoit mon ami; il fut blessé dans une occasion où je commandois, & peu de jours après il mourut de sa blessure. Jamais on n'a été si touché que je le fus de la perte d'un ami; il me recommanda, en mourant, son fils qu'il aimoit tendrement; je promis de lui donner tous mes soins & toute mon amitié; & je lui ai tenu exactement ma parole.
On vint dire alors que le souper étoit servi. Tout le monde passa dans une grande salle, & se mit à table. Je vous avouerai que je n'entendois point ouvrir la porte pendant tout le repas, sans une émotion dont je n'avois jamais été atteinte; je croyois toujours que c'étoit le comte de Tourmeil, & je sentois un fond de tristesse, malgré les apprêts du bal que j'aimois fort, quand j'aperçus qu'on sortoit de table, sans que j'eusse vu arriver celui qui commençoit à me causer tant d'inquiétude.
Le lieu destiné pour le bal, étoit un grand salon; il y avoit un grand nombre de lustres & de girandoles, dont la lumière réfléchissoit sur de grandes glaces enchâssées dans le lambris, rendoit l'illumination plus brillante, & la faisoit paroître plus grande. Ce salon étoit peint en blanc, avec des chiffres & d'autres ornemens en or; le meuble étoit couleur de feu galonné d'or. Plusieurs personnes de bon goût firent compliment à mon père sur la magnificence de cet appartement.
Nous étions douze jeunes demoiselles, & autant de jeunes gens, des premiers de la ville, qui devoient danser; le reste se plaça sur des sièges au second rang. M. de Briance, accoutumé de se trouver aux assemblées les plus célèbres, ne laissa pas de nous assurer qu'il n'en avoit point vu de plus agréable. Mon frère le comte de Livry commença le bal avec une jeune personne extrêmement belle, fille du premier président de Rennes; l'un & l'autre furent admirés de toute la compagnie; elle alla prendre le chevalier, qui, assez étourdi, comme vous le connoissez, sans songer à faire les honneurs du bal, vint me prendre dès qu'il eut fini sa courante. Je dansai avec lui, & nous reçûmes mille applaudissemens, que mon père étoit charmé d'entendre.