C'étoit à moi à prendre quelqu'un; je craignois de ne pas bien choisir. Je m'approchai de mon père; il me nomma M. de Briance: j'allai lui faire la révérence, il me pria de le dispenser en faveur de son âge, & dit, en me présentant le comte de Tourmeil qui venoit d'entrer: Voici un jeune homme qui s'acquittera mieux que moi de l'honneur que vous vouliez me faire. Mon père m'ordonna de le prendre; il dansa avec une grace qui lui est particulière, & je crois que je dansai moins bien que la première fois, car je ne fus occupée qu'à le regarder.
Sa taille étoit fine, & mieux formée qu'on ne l'a d'ordinaire à dix-sept ans, son air noble, & sa beauté au delà de toute expression: on lui voyoit une grande quantité de cheveux noirs, naturellement frisés, qui descendoient jusques sur une écharpe magnifique, qu'il portoit sur un habit de velours bleu, doublé de brocard d'or. M. de Briance lui avoit mandé de venir chez mon père, qu'il y auroit bal, que l'assemblée étoit célèbre, & qu'il ne manquât pas de se parer.
Tourmeil parut si différent de tous nos jeunes gens, quoiqu'il y en eût entre eux de très-bien faits, que tout le monde s'empressoit à le voir. M. de Briance étoit ravi des applaudissemens qu'on lui donnoit. Que mon cœur y trouvoit de justice! Le trouble que j'avois senti en le voyant danser, augmenta beaucoup, quand je vis que tout le monde l'admiroit: quelque peine que ce trouble me causât, il m'étoit agréable, & je ne connoissois pas encore d'où cela venoit.
Au commencement du bal, nous étions rangés toutes les dames d'un côté, & les hommes de l'autre. Tourmeil, par une impatience dont je lui sus bon gré, troubla le premier cet ordre; il traversa l'assemblée avec une grace charmante, & vint se mettre à genoux devant moi. M. de Briance fut bien aise qu'il eût fait cette galanterie, & la fit remarquer à mon père, qui étoit auprès de lui. Cette action de Tourmeil donna de l'émulation à toute notre jeunesse, chacun suivit son inclination. Mon frère le comte se crut obligé de ne quitter pas la personne avec qui il avoit commencé le bal, & le chevalier se mit en conversation avec une assez jolie fille qui étoit à côté de moi.
Tourmeil, content de ce qu'il venoit de faire, me regardoit tendrement, & ses paroles étoient aussi touchantes que pleines d'esprit. Nous dansâmes toujours ensemble; il affecta de ne prendre que moi. M. de Briance lui ayant dit une fois de prendre la demoiselle à qui mon frère donnoit le bal: Je ne puis vous obéir, monsieur, lui répondit Tourmeil avec un souris gracieux, parce que mon cœur m'ordonne le contraire. Après ces mots, il vint me faire la révérence. Cette réponse plut infiniment à M. de Briance, mais mon père la trouva forte pour un homme de son âge.
Le bal finit assez tard, je trouvai pourtant qu'il finissoit trop tôt. Tourmeil me témoigna le chagrin qu'il avoit de me quitter, mais avec une expression si naturelle, que mon cœur en fut vivement touché. Il me demanda la permission de me venir voir le lendemain; j'étois dans un embarras qui ne me permit pas de lui répondre bien précisément. Enfin on se sépara: mes frères, qui étoient charmés de Tourmeil, le prièrent, en le quittant, qu'ils eussent l'honneur d'être de ses amis. Il leur répondit en homme qui savoit le monde. Je me couchai, & la tranquillité du sommeil, qui, jusqu'à ce jour, ne m'avoit point quittée, fut tout à coup interrompue. L'idée de Tourmeil me revenoit sans cesse; quelquefois j'admirois sa personne, peu après j'étois inquiète d'avoir montré peu d'esprit dans la conversation que nous avions eue ensemble; plusieurs pensées se présentoient en foule à mon imagination, & redoubloient mon inquiétude: enfin je m'endormis; mais l'amour étoit, je crois, d'intelligence avec mes songes; ils ne me représentoient que les qualités avantageuses de Tourmeil.
Je me levai tard; mon frère le chevalier m'apprit qu'il devoit l'après-dînée mener le comte de Tourmeil chez les plus belles dames de la ville, & qu'il l'ameneroit ensuite au logis. L'amour avoit résolu de m'engager si fortement, qu'il me fût impossible de rompre jamais ses chaînes.
Je rencontrai Tourmeil & mes frères chez une dame amie de ma tante, où nous étions allées en visite. Ils se disposoient à sortir; mais dès que je fus entrée, Tourmeil se tourna vers le chevalier: Enfin vous ne me reprocherez plus, dit-il, l'inquiétude que j'ai eue dans tous les lieux où j'ai été: trouvez, je vous prie, un prétexte pour demeurer ici. Le chevalier me fit entendre le dessein de Tourmeil, & dit qu'il ne s'en iroit pas, parce qu'il espéroit que mademoiselle de...., fille de la dame chez qui nous étions, joueroit du clavecin à ma prière, & qu'il n'avoit osé demander cette grace.
Madame sa mère lui ordonna de jouer du clavecin; nous l'écoutâmes avec plaisir: quand elle en eut joué quelque temps, je lui demandai une pièce que j'aimois fort; c'est une sarabande, à qui l'ancienneté n'a rien fait perdre de ses beautés. Je voudrois bien qu'il y eût de nouvelles paroles sur cette sarabande, dis-je à mademoiselle de...., car c'est l'air du monde que je trouve le plus aimable. Le comte de Tourmeil pourroit vous satisfaire là-dessus, me dit mon frère; M. de Briance nous en a montré de lui 'cette après-dînée', qui sont charmantes.
On pressa Tourmeil de faire des vers sur cette sarabande; il s'en défendit honnêtement, mais enfin prenant la parole: Et moi, monsieur, lui dis-je, serai-je aussi refusée? Non, mademoiselle, me répondit-il; je vais même vous obéir avant que vous le commandiez. Il prit des tablettes que je lui offris, s'éloigna un peu, & quelque temps après il me les rendit. Nous y trouvâmes ces paroles: