Ce billet n'étoit point signé; mais je vis bien qu'il étoit de Tourmeil: je rougis en le lisant; & le rendant à mon frère: D'où vient, lui dis-je, que vous vous êtes chargé de cette commission? Une raison encore plus forte que celle de mon amitié, me répondit le chevalier, m'oblige à vous faire voir son billet, & la lettre qu'il m'écrit. Tourmeil le prioit de ne point interprêter à défaut de courage l'obéissance qu'il avoit rendue à M. de Briance; il protestoit qu'après ce dernier respect, il ne lui obéiroit de sa vie, & il marquoit précisément qu'il l'attendoit dans sa chambre pour lui faire connoître le chagrin qu'il lui avoit donné. Mon frère remarquoit bien quel étoit mon étonnement à la lecture de cette lettre. Tourmeil, me dit-il, va faire une folie qui perdra sa fortune. M. de Briance l'aime comme s'il étoit son fils; il nous dit même qu'il lui a fait une donation considérable. Il seroit bien cruel qu'une chose de si peu de conséquence lui causât un véritable malheur. J'en ferois au désespoir, lui répondis-je tout attendrie du malheur de Tourmeil.

Mon frère le comte vint voir ce que nous faisions; nous lui contâmes ce qui nous inquiétoit. Il n'y a pas à balancer un moment: allez, mon frère, dit-il au chevalier, empêchez que Tourmeil ne se brouille avec M. de Briance. Afin qu'il vous soit plus facile de le faire, il faut que ma sœur lui écrive un mot. J'en fis quelque difficulté, mais nous n'avions pas le temps de délibérer, & un conseil de gens de quinze à seize ans ne pouvoit pas finir par une action bien prudente. Le chevalier me donna ses tablettes, dit qu'il les rapporteroit, & qu'ainsi ma lettre ne resteroit pas entre les mains de Tourmeil; j'y écrivis à peu près ces paroles:

Pouvez-vous songer à vous brouiller avec M. de Briance? J'ose vous prier de continuer à lui rendre ce que vous devez à l'amitié qu'il a pour vous: ne me point voir une soirée, est ce un si grand malheur? Et si vous trouvez que c'en est un, après me l'avoir dit, pourquoi s'en plaindre?

Le chevalier prit les tablettes, & courut chez Tourmeil. Je rentrai dans la chambre de mon père; il achevoit une partie d'échecs avec M. de Briance. Je rêvai cependant à Tourmeil; il me paroissoit qu'un homme qui vouloit renoncer à sa fortune, pour me voir quelques heures de plus, devoit sentir une passion bien véritable. Que ces réflexions furent dangereuses! Je savois bien qu'il falloit défendre mon cœur contre l'amour; mais je crus pouvoir le livrer à la reconnoissance.

On quitta le jeu, & M. de Briance s'approchant de moi, continua à me donner des louanges, comme le jour d'auparavant: j'y répondis si mal, que je ne doute pas qu'il n'eût mauvaise opinion de mon esprit; je le laissai partir du logis, sans me mettre en peine de ce qu'il en pouvoit penser. J'attendis avec impatience le retour du chevalier; il ne rentra point dans la chambre de mon père, je le trouvai qui m'attendoit dans la mienne.

Eh bien, lui dis-je avec une émotion que je ne pus cacher, Tourmeil sera-t-il sage? l'avez-vous persuadé? Non, me dit le chevalier, tous mes efforts ont été inutiles; mais dès qu'il a vu ce que vous aviez écrit dans mes tablettes, il a paru aussi soumis à vos ordres, qu'il étoit peu touché de mes conseils; il a baisé cent fois votre écriture, & jamais on n'a vu un homme si amoureux.

Ce trop fidèle récit me toucha vivement, j'en fus occupée le reste de la nuit. Tourmeil étoit aimable, & d'une naissance égale à la mienne. Qui me défend d'espérer, disois-je en moi-même, d'être un jour très-heureuse par le penchant que j'ai pour Tourmeil? Mon père cherche pour moi un parti plus avantageux que ceux qui se sont présentés; il remarquera sans doute son mérite.

Ces réflexions m'occupèrent pendant toute la nuit; & mon cœur, en se flattant, se livroit à tous les dangers d'une passion naissante: je ne m'endormis qu'au point du jour. La première idée qui me frappa à mon réveil, fut celle de Tourmeil. Je me levai, & me parai avec plus de soin que je n'avois jamais fait; ce dessein de lui plaire me fit mieux connoître que tout le reste à quel point il occupoit mon esprit. Il vint de bonne heure chez mon père, y rencontra beaucoup de dames, n'eut pour elles que des honnêtetés & je m'applaudis mille fois de l'avoir seule rendu sensible.

On proposa d'aller voir des comédiens que le carnaval avoit attirés à Rennes: mon père consentit à m'y laisser aller avec ces dames. Mes frères furent de la partie, & Tourmeil, qui ne cherchoit que des prétextes pour ne me point quitter, en fut aussi. Nous trouvâmes les plus mauvais acteurs qui eussent jamais paru en province: la pièce, quoique mal représentée, ne me parut pas avoir duré long-temps. Tourmeil étoit assis auprès de moi, je ne pouvois pas m'ennuyer.

Quelque mauvais que fût le spectacle, il ne laissa pas d'y avoir beaucoup de monde. Tout étant fini, chacun s'empressoit de sortir; mon frère le chevalier donnoit la main à une dame de notre compagnie, & voulant passer la porte, un provincial qui avoit le même dessein, le poussa brusquement; mon frère étendit le bras, de peur que la dame qu'il conduisoit ne fût pressée. Cette action empêchoit le provincial de sortir; il s'en mit en colère, & dit quelque chose de brutal à mon frère, qui, pour toute réponse, lui donna un soufflet.