Nous étions près de lui, nous vîmes cette action; Tourmeil & le comte s'approchèrent promptement, ne doutant pas que le chevalier & son homme n'allassent se battre. Mon frère avoit tiré son épée; mais nous fûmes bien étonnés de voir le provincial, sans autre suite de querelle, se démêler de la presse, & s'en aller froidement, comme s'il ne lui étoit rien arrivé.

Nous retournâmes au logis; on y resta: M. de Briance y vint, qui nous dit que l'affaire de la comédie se contoit déjà dans toute la ville: nous en avions prévenu mon père, afin qu'il ne l'apprît pas d'ailleurs. Il fit une sévère réprimande à mon frère sur sa promptitude; mais ce fut en galant homme, car il traitoit plutôt mes frères comme ses amis que comme ses enfans. Il n'étoit pas si indulgent pour moi, quoiqu'il m'aimât beaucoup: il disoit que les filles étoient obligées d'obéir plus exactement que les hommes.

Un peu après le souper, mon frère le chevalier, qui vouloit aller chez une personne dont il étoit amoureux, sortit de sa chambre; je m'en aperçus. La querelle qu'il avoit eue l'après-dînée m'inquiétoit; je trouvois imprudent qu'il s'en allât seul dans les rues s'exposer au ressentiment du provincial offensé, que nous avions appris être un homme de qualité au pays, depuis peu de jours arrivé à Rennes.

Je suivis le chevalier, & lui dis que j'avertirois mon père qu'il vouloit sortir, à moins qu'il ne consentît à se faire accompagner par cinq ou six de nos gens. Ce seroit là un fort bel équipage, me dit-il en riant, pour aller en bonne fortune. Il voulut m'échapper; mais enfin, voyant que j'étois résolue à avertir mon père: Eh bien, me dit-il, puisque vous ne voulez pas que je sorte absolument seul, dites à Tourmeil qu'il vienne avec moi, & nous prendrons une escorte. Je rentrai dans la chambre, & priai Tourmeil d'aller avec le chevalier; il s'y offrit avec générosité. J'eus bien envie de redoubler l'escorte que j'avois proposée à mon frère, quand je vis Tourmeil de la partie.

Le comte étoit engagé au jeu avec mon père & M. de Briance, ainsi je n'osai lui parler. Mon frère & Tourmeil sortirent seuls, & ne furent pas à cent pas de la porte, qu'ils se trouvèrent attaqués par six hommes bien armés. On tira sur eux, & l'obscurité de la nuit les sauva; un seul coup porta sur Tourmeil, & perça la manche de son habit.

Mon frère & lui mirent l'épée à la main, & se défendirent sans voir ce qu'ils faisoient. La lune se leva, & à cette foible clarté, le chevalier reconnut le provincial, qui, se tenant un peu loin, encourageoit ses gens à cette belle action.

Mon frère vouloit aller à lui, mais il étoit contre la muraille, & avoit trois hommes en face. Tourmeil en avoit deux, il en mit un hors de combat; le coup intimida le second, & le fit reculer fort loin. Tourmeil, prenant ce moment, courut comme un lion sur le provincial, qui, après s'être défendu quelque temps, reçut un coup au travers du corps, et tomba sur le pavé. Tourmeil alla de suite promptement secourir mon frère, qui n'avoit qu'une légère blessure au bras; mais son épée venoit de se casser; il lui sauva la vie en écartant ses trois ennemis.

L'un demeura sur la place, dangereusement blessé, les deux autres ne firent pas de résistance, voyant leur maître évanoui & baigné dans son sang. Il est mort, dit l'un des assassins; sauvons nous: mais avant de fuir, il porta par derrière un coup à Tourmeil. Deux amis du chevalier, qui revenoient de souper, le reconnurent en passent; ils dirent au laquais qui portoit un flambeau, de tourner du côté du logis de mon père, où ils ramenèrent nos deux blessés. On y jouoit encore; j'étois inquiète, & j'avois un secret pressentiment de quelque malheur. Je courus dès que j'entendis du bruit dans la cour; mon frère & Tourmeil, tout couverts de sang, y étoient déjà. A cette vue, je fis un cri effroyable: mon père l'entendit, accourut; la compagnie le suivit. Le chevalier, s'apercevant de l'émotion où il étoit, lui dit: Ce n'est rien, mon père; je ne suis pas blessé dangereusement; mais songez, je vous prie, à faire secourir Tourmeil; il vient de me sauver la vie. Tourmeil perdoit beaucoup de sang; on le coucha sur un lit de repos qui étoit dans l'anti-chambre; M. de Briance & mon père étoient également touchés de cet horrible spectacle: j'en étois inconsolable; je pleurois avec toute la douleur que peuvent inspirer l'amitié & l'amour. Qu'on feroit heureux, me dit alors Tourmeil d'une voix languissante, de donner tout son sang pour avoir quelque part à ces précieuses larmes!

Je ne répondis qu'en redoublant mes pleurs: mon père & M. de Briance n'entendirent point ce qu'il me disoit; ils parloient au chirurgien qui venoit d'arriver: il trouva la blessure de mon frère légère; mais il parut incertain sur celle de Tourmeil, & assura même que si on le transportoit, on augmenteroit son mal considérablement.

Mon père, touché du mérite & de la générosité de Tourmeil, pria M. de Briance de permettre qu'il demeurât chez lui jusqu'à sa guérison. Les gens qu'il avoit envoyés sur le lieu du combat, vinrent lui dire qu'on avoit enlevé le provincial, qu'ils avoient fait apporter un des blessés qui y étoit encore: mon père ordonna donna qu'on le fît panser, & qu'on en eût soin.