Monique avait, sans regret, mis trêve aux sorties quotidiennes du soir. On ne la voyait plus dans les dancings et dans les music-halls. Toujours au travail à dix heures du matin, elle veillait tard, dessinant, coloriant ses maquettes, chaque fois qu'elle n'avait pas dîné en ville ou avec l'ami, dont après le député et l'ingénieur, elle attendait toujours,—sans y compter maintenant beaucoup,—l'enfant qui recommencerait, en la réussissant, son expérience manquée.
De la victoire mondaine elle ne jouissait en effet qu'autant que celle-ci réalisait, en la consacrant, son indépendance matérielle. Le monde acceptait, de Monique Lerbier renommée et gagnant avec éclat sa vie, ce qu'il lui avait reproché, obscure et pauvre.
Ce consentement, fait de platitude et de servilité, ne lui apportait qu'une satisfaction: celle de pouvoir—(sans l'estampille d'un compagnon, et d'un répondant)—mettre au monde, librement, un être libre, et l'élever dans le mépris d'usages et de lois qui l'avaient fait si cruellement souffrir.
Enfant naturel? Et après?… Il porterait, le front haut, le nom de sa mère. Elle le libérerait, dès les premiers pas, de la prison sociale. Elle lui apprendrait à aimer, sans hypocrisie, tout ce qui en vaut la peine, comme à ne rien aimer qui n'en soit digne. Elle lui épargnerait ainsi, avec les mots superflus, les maux inutiles.
Oui, cela seul à ses yeux demeurait la raison vitale: un enfant, qui n'appartiendrait qu'à elle, et dont elle serait fière. Centre des jours solitaires et de ces heures vides que travail ni volupté, rassasiants à la longue, ne parvenaient à combler…
Cela, qu'elle ne s'avouait pas encore, n'en était pas moins le profond mobile: un besoin de tendresse et d'amour inassouvis, toute sa détresse de femme à l'abandon, jusque dans la solitude à deux de toutes ses tentatives. Monique élançait, vers son rêve de grossesse, la même frénésie de complément, la substitution sentimentale que tant d'épouses malheureuses recherchent, dans la maternité.
C'était de l'instant où son espoir avait cessé que le sentiment d'une nouvelle faillite s'était à son insu infiltré en elle. Elle gardait, de son quatrième essai, une tristesse qui tournait, peu à peu, à la neurasthénie. Bientôt elle rompit, au désespoir enragé de l'amant.
C'était un peintre de son âge, spirituel et bon vivant, qui maçonnait des paysages en rondelles et des portraits en cubes. Le tout dans une tonalité grenat, pointillée de blanc… Non qu'il jugeât ces conceptions logiques, mais il obéissait au goût d'épate révolutionnaire, propre à la jeunesse. Il n'était d'ailleurs jamais, entre eux, question d'esthétique…
Les vacances heureusement arrivaient. Monique dut, pour couper court à sa poursuite, partir en l'aiguillant sur une fausse piste. Tandis qu'il la cherchait en Suisse, elle alla se terrer sur une petite plage bretonne. Rosmenidec: un trou entre deux hautes falaises. Les arbres descendant jusqu'à la mer… Un village de pêcheurs où il n'y avait que cinq ou six villas et un pauvre hôtel.
Elle y vécut seule, un mois, refusant toute compagnie. Dès l'aube elle était dehors, avec son carnet à dessin et ses crayons, ne rentrait qu'à midi pour dépêcher son déjeuner à la table d'hôte, ressortait pour aller muser dans les roches, jusqu'à l'heure du bain… Et le soir, tard dans la nuit, elle rêvait, étendue sur la grève, ou bien errait dans la campagne.