Salubre reprise d'elle-même, où d'abord elle s'était retrempée. Mais, au contact de l'indifférente nature aussi bien qu'à celui de ses voisins,—relations réduites pourtant à l'inévitable,—elle se sentait, rapidement, plus seule encore qu'elle n'était à Paris dans l'agitation de son labeur et la foule apparue, disparue, des visages…

Le spectacle de la médiocrité humaine lui sembla d'autant plus affligeant, parmi la splendeur du serein décor,—cette terre, cette mer et ce ciel à travers lesquels sa détresse intime essayait vainement de s'éployer, comme une aile d'oiselet. Son impuissance avait alors envie de sangloter, devant l'infini qu'hier elle embrassait, animait de sa foi, et dont l'impassibilité, maintenant, l'accablait.

Alors, pour la première fois depuis son évasion, elle matérialisa, dans son cœur tourmenté, l'évidence. Elle n'avait rien conquis, avec la liberté. Son travail? A quoi bon, s'il n'alimentait que sa désolation? Elle n'avait trouvé dans le plaisir qu'un faux-semblant de l'amour. Si elle ne pouvait avoir d'enfant, que lui restait-il?

Se leurrer plus longtemps ne servait à rien: tel était, dans sa netteté cruelle, le bilan du passé. Ruine dont elle n'avait rien sauvé. Pas même ce lien qui rattache, dans le malheur, aux heures d'autrefois, au mirage du nid familial…

Sa mère? Elle l'avait revue deux ou trois fois, après la démarche de Plombino. Son père? Elle avait également consenti à le recevoir, rue de la Boëtie. D'abord, elle avait éprouvé à ces rencontres, après la gêne des premiers moments, une sorte d'émotion presque douce… Le lien tenace des souvenirs lui avait paru distendu, non rompu. Elle se retrouvait enfant, joyeuse… Mais, bien vite, elle avait senti qu'elle n'avait devant elle que des étrangers, hostiles sous le reproche de leur sourire.

Elle ne trouvait à leur dire que des banalités. Sinon elle se heurtait, aussitôt, au roc de l'incompréhension. Vite tous trois s'étaient lassés, eux trop vieux pour faire le pas nécessaire à la rattraper,—elle trop catégorique pour une simagrée superflue. A les reconnaître toujours ancrés dans leur ornière, plus puérils seulement sous leurs rides et leur cheveux blancs, elle avait tristement senti le détachement définitif… Plus rien de commun entre eux, pas même leurs souffrances,—si différemment senties, et supportées!…

Assise sur un coin de sable, le dos contre une roche, Monique machinalement prenait à poignées, puis laissait filtrer, entre ses doigts ouverts, la fine pluie sèche… Ainsi fuyaient les heures, coulant, coulant sans cesse, au renversement du sablier… Néant du passé!

Elle regardait, sur le reflux bruissant de la marée, des goélands voleter. Leurs ventres blancs rasaient l'eau, puis, l'aile tendue, un essor brusque les emportait en flèche. Le soleil couchant entassait au large des palais de nuées… Ils croulaient, à mesure. Elle se dit: l'avenir! Et découragée elle laissa retomber sa main… Elle ne voyait en elle et autour d'elle que solitude, et puis vieillesse.

Une chanson lointaine retentit. C'était quelque pêcheur ravaudant ses filets… La complainte égrenait ses notes graves, comme un chapelet de résignation. Toute la misère et tout le courage des vies de matelots, en lutte contre les éléments… Monique eut honte, et se secoua.

—Je suis folle, se dit-elle en se relevant. Ne penser qu'à soi, c'est comme être aveugle! D'abord, je ne suis pas sûre de n'être jamais mère. Et quand même?… Mme Ambrat vit bien, pour les enfants des autres!…