Elle l'avait passée tout entière à fumer, seule avec Anika Gobrony. Heures délicieuses aux sens engourdis, mais qui lui laissaient le lendemain, avec une sensation de vide, le dégoût de tout ce qui n'était pas l'oubli apaisant de la drogue. Heures de nirvana, coupées de longues causeries, entre les pipes. Heures blanches, où toutes deux, fraternellement allongées de chaque côté du plateau, évoquaient d'interminables histoires, sans aucune espèce d'intérêt… Potins misérables, reflétant l'atonie du cercle où lentement s'enlisaient, avec le talent de la grande violoniste qu'avait été Anika Gobrony, les jolis dons de l'artiste et de la femme, en Monique.
Elle tressaillit. L'appel impérieux du téléphone retentissait. Elle avait maintenant une phobie de ces sonneries brutales, comme d'une intrusion d'importuns, dans son marasme.
M. Angibault montra son visage carré de Lorrain méthodique:
—Madame Hutier.
—J'y vais.
Monique soupira. Les distractions que d'ordinaire lui proposait Ginette ne la divertissaient guère. Mais, après tout, autant cela qu'autre chose!
Elle s'était petit à petit laissée reprendre aux camaraderies d'autrefois. Hélène Suze et Michelle d'Entraygues étaient, avec Mme Hutier et Ponette, redevenues de ses intimes. Même elle trouvait, à les revoir quotidiennement, un agrément qu'elle n'avait pas connu lorsque, contrastant du tout au tout avec leur mentalité, elle réprouvait cette veulerie et cette corruption dont, imprégnée elle-même aujourd'hui, elle partageait l'habitude.
Un peu de mélancolie, irraisonnée mais douce, l'ajoutait à ces amitiés qui l'engluaient, comme un fond de vase. Rappels inconscients du passé,—l'image de la Monique qu'elle avait été, aux jours de l'illusion, quand elle appareillait vers le bel avenir…
Elle écoutait, le récepteur à l'oreille, et soudain sourit, d'un air ambigu:
—Non, impossible ce soir. Je dîne avec Zabeth, et je dois la mener ensuite chez Anika…