C'est, en revanche, de parti-pris, que j'ai situé ma garçonne dans le milieu de débauche et d'affaires qu'on voit à Paris, parce que ce microcosme est le plus représentatif de l'amoralité ou, si vous préférez, de la pourriture contemporaine.
—Soit! mais quelle nécessité de vous étendre sur des tableaux de dégradation et de vice? C'est donner prétexte à dire que vous vous y êtes complu.
—A dire, ou à médire? Ce n'est pas seulement pour le peintre de mœurs un droit, c'est un devoir que de retracer,—jusqu'à en donner le dégoût, comme à Monique,—le spectacle des pires turpitudes. Oui, je sais, il y a l'objection: «—Prenez garde à l'attirance du danger. On ne tombe pas dans un mal qu'on ignore». Je réponds qu'il vaut mieux, puisque le mal existe, le révéler que le cacher. Son étalage ne fera que rebuter d'avance toute jeune âme, pour peu qu'elle soit saine. C'est le fanal sur l'écueil. Monique, pour y avoir touché, n'a gardé que l'horreur de ces mornes plaisirs, un élan vers le bonheur salubre… Exemple préservateur. Quant aux perverties!…
—Pauvre et pure, votre héroïne n'eût-elle pas mieux démontré cependant, par une laborieuse existence, ces droits à l'indépendance que conquièrent journellement tant d'autres garçonnes,—moins fortunées et plus courageuses?
—Il est vrai. Mais que voulez-vous? C'est de parti-pris, encore, que j'ai fait de celle-ci une fille de riches, riche elle-même. Pourquoi? Parce que sa fortune, comme son éducation, est une des conditions de sa chute. Moins préparée aux vertus du travail que ses sœurs ouvrières ou de petite bourgeoisie, elle est la première victime d'une liberté révolutionnairement conquise. Morale: A la classe soi-disant dirigeante, d'élever mieux ses filles. Et surtout ses fils! Ce sera tout bénéfice pour l'évolution.
Qu'est-ce, en effet, qu'une révolution,—qu'elle soit morale, politique ou sociale?—Je l'ai dit d'ailleurs: Une réaction de l'énergie contre l'oppression d'injustes forces. La femme, prisonnière depuis des siècles, esclave habituée à la résignation et à l'ombre, titube au seuil brusquement ouvert de la lumière et de la liberté. Conséquence des affranchissements soudains… Le lui reprocher? Ce serait de la part de l'homme un singulier abus. L'indépendance est une habitude comme un autre. On ne s'y adapte qu'à la longue… Le progrès? Un perpétuel apprentissage!
Quant à la crudité de ma manière,—qu'elle soit de la photographie ou de l'art,—je maintiens qu'elle demeure,—d'un et même de plusieurs tons,—au-dessous de la vérité.
Nous sommes loin du temps où l'on poursuivait Flaubert pour l'audace de Madame Bovary,—le roman le plus moral peut-être du dernier siècle. Loin même du scandale soulevé par les héroïnes de Zola! Que sera, dans vingt ans, une Monique Lerbier, au regard des garçonnes que la génération des dancings nous promet? Je plains, s'il est comme moi sincère, et pour peu que la corruption des mœurs continue, le romancier qui peindra la bourgeoisie future.
La vérité! Aussi bien est-ce ce qui paraît si choquant, d'ailleurs, à quelques-uns. On ne la supporte point tout nue. On préfère des gants et les mains sales. Et puis «la tranche de vie» aujourd'hui répugne. Le naturalisme est passé de mode. Vive le néo-classicisme! Toute une jeunesse est cérébrale, jusqu'à l'onanisme et à l'inversion. Ce qui n'empêche pas nos romanciers de voiler la plaie sociale de jolis linges bien blancs. Un peu d'eau de rose patriotico-familiale, un «mélange» d'aventures vaporisé là-dessus! Et snobs de se pâmer…
Je le répète: Je suis pour le bistouri brutal, et qui débride. L'immoralité n'est pas dans les mots, mais dans les mœurs. Au lieu de couvrir celles-ci du manteau de Noë,—lequel n'est trop souvent que le voile d'Arsinoé,—donnons à nos filles et à nos femmes, dans l'usage comme dans la loi, donnons à toutes les mères (filles-mères comprises) les libertés dont on ne conçoit plus que l'homme se réserve, despotiquement, le monopole. Il y aura du coup moins de licence.