[66] Pour ne rien laisser dans l'ombre, nous devons ajouter que Louis XIV, ayant eu avis de la réunion des Anglais et des Hollandais, envoya un contre-ordre à Tourville. Par suite de plusieurs malheureuses circonstances, ce contre-ordre, sauveur de notre flotte, n'arriva pas.
Et, pourtant, Tourville ne fut pas vaincu au vrai sens du mot.
Pas un de ses lieutenants n'amena pavillon, mais l'état de la mer donna à l'ennemi, le lendemain, la supériorité contre des vaisseaux désemparés[67]....
[67] M. l'amiral Paris a calculé le poids des boulets des deux flottes. Les ennemis lançaient le double de fer, et leurs brûlots avaient beau jeu sur des navires désemparés.
Nous savons ce qu'il advint de treize de nos bâtiments, mais si, à cette époque, Cherbourg n'avait été un port sans défense, sans profondeur, sans étendue, notre flotte y eut trouvé le salut.
Au sujet de ce triste lendemain, M. Léon Guérin rectifie encore une erreur trop accréditée. Certes, la perte de treize bâtiments était grande, mais elle affaiblit les cadres de notre marine sans l'anéantir, à loin près, ainsi que, souvent, on l'a répété. Et la meilleure preuve en est que, quelques mois après, Tourville recevait le commandement d'une escadre de quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de ligne.
Louis XIV avait déjà reconnu la faute où son ministre et lui étaient tombés. Le 27 mars 1693, il élevait Tourville à la dignité de maréchal de France.
Le 28 juin de la même année, le nouveau maréchal vengeait avec usure son chagrin, et faisait éprouver aux vice-amiraux anglo-hollandais une défaite si épouvantable que le commerce des alliés en fut, pour longtemps, ébranlé.
Pendant huit ans, encore, l'illustre marin servit brillamment son pays. Quand il mourut, le 28 mai 1701, la flotte entière le pleura, car les matelots l'aimaient autant qu'ils l'admiraient[68].
[68] L'art des évolutions était arrivé à un degré de perfection admirable; on en possède une trace dans l'œuvre du P. Hoste qui fut aumônier, pendant quinze ans, sous Duquesne et Tourville. (Amiral Pâris.)