«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour, il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi, Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux digne de Sîtâ.

«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il te promet.»

Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il, arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»

À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais, orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre volonté, quoique attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers l'Océan, souverain maître des rivières et des fleuves.

Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire, pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ, une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de toute nourriture.

Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le discours lui tint ce langage:

«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction, c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de Naîrritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin; accomplis ma prière.

Note 23: Géants ou Démons.

«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère, Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma sœur, Triçiras, ce Démon vigoureux, toujours affamé de chair humaine, et d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient maintes fois signalés en frappant le but avec le javelot ou la flèche.

«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.