«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu allumé!

«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi Tridjatâ, la femme anachorète, exempte de tout défaut, parvenue à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle, roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes, que dut naturellement verser dans ton cœur ce qui est arrivé, soit à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter, excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de ton cœur.»

Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir se refuse au médicament:

«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre, cette belle Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon cœur: les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y effacer!

«Si tu ne fais pas la chose de bon gré, je te forcerai même à la faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, grâces à toi, mon dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette affaire est arrêté de manière que nous devons manœuvrer de concert, mais séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger redoutable dans ce Râma, de qui l'univers a déserté la fortune?

«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes, n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air, aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.

«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il encore t'inspirer de l'inquiétude?

«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui est convenable ou ce qui te plaît davantage.»

Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha, le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères: «Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage, tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans l'étreinte d'un rival plus fort que toi!

«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent, eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le penchant du précipice, où te voilà monté pour y tomber.