À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne écroulée, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!
«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort. Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait, les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce royal anachorète, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile, et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et fortunée.
Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable, hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes, d'arbrisseaux et d'arbres.
Or, Lakshmana au cœur pur et vertueux, au langage de vérité, à la grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de qui l'âme était pleine de tristesse:
«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon cœur: je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»
Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un œil très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et d'une force sans mesure, il dévorait les ours farouches et les plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers quadrupèdes ou volatiles.
À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras. Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux héros, entraînés vers le tronc difforme, virent alors ses bras semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes. Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.
Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui êtes-vous, guerriers aux épaules de taureaux, qui portez des arcs et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi, venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux, restez-vous là?»
À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage glacé d'épouvante, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr, où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer ma bien-aimée!»
Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible, jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du colosse.