«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont méritées du ciel; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras, suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés en bien grand nombre de milliers.

«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!»

«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, et s'endort!

«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil, alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui un temps alternatif de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana: «Eh bien! répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»

«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et tombé dans l'adversité, fit sans doute réveiller Koumbhakarna. Ce héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.»


Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de splendeur.

Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais, il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le cœur troublé, dans le char Poushpaka.

Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces mots à Râvana:

«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»