«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre, que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me vient de cet homme.

«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que ce rapt consume de colère et de chagrin, nous a précipités dans ces horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a franchi la mer, et maintenant il coupe sans pitié les racines de notre existence. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée inouïe, revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes Rakshasas les plus éminents.

«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort!

«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur, tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute son armée!»

Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas! dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai celui qui est la cause de tes chagrins.

«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du combat!

«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses, vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps devenir ton esclave!»

Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la foudre du puissant Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre. Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas, Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai seul, moi-même! Que ton armée reste ici!»

Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char, semblable au sommet du mont Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant comme les grands nuages et long de cinq stades.

Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des Yâtavas.