Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, la cuirasse déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de Lakshmana.
Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, il perdit le sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après, ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:
«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j'estimerai davantage, lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort! Hélas! c'est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où tout guerrier est un immortel. Mais, s'il a sacrifié sa vie pour son maître, l'homme au cœur mâle entre aussitôt dans le Swarga.
«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et l'empire même des Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t'en es-tu allé, après que tu nous eus tous délaissés! N'était-ce pas à toi, héros, de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour d'Yama? Et les rôles sont ici renversés!»
Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en défaillance.
Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de lui ôter la vie.
«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru le tuer, s'écria: «La voici, votre Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette Vidéhaine, trop fidèle au kshatrya, son époux!»
Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux ministres, qu'il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides, et chaque pied, qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la terre.
Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, mal contenu par ses ministres: «Comment donc, toi, en qui nos yeux voient un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manière, à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration des sacrifices et distingué surtout par ta haute sagesse.
«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si charmante à voir; puis, va dans cette bataille même décharger ta colère allumée sur le Raghouide! Une fois que tu auras tué dans un combat, il n'y a nul doute, Râma le Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau dans tes mains.»