Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils continuent ce combat à coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et d'énergie, tels que deux brasiers excités jusqu'à la flamme. Les deux héros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois, ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent de nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un désir mutuel de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa à la grande force, à la grande vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec un bouclier; et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec une épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, ils fondent l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, décrivent l'un à la droite de l'autre un cercle à pas rapide sur le champ de bataille. Enflammés d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but la victoire: doués également de courage, ils ont une égale envie de se donner la mort.
Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta, renommé pour sa vaillance, décharge un coup mal combiné de cimeterre sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il veut relever son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée lui abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était couronnée. Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé sur le sol de la terre, toute l'armée du souverain des Yâtavas s'enfuit aux dix points de l'espace. Le singe, qui avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un cri de victoire avec ses phalanges quadrumanes. La colère saisit l'auguste prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la vive splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et brisé dans les combats l'orgueil des Démons et même des Dieux.
Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne et rugissant comme un nuage destructeur, s'avançait, monté dans son char et brandissant un arc épouvantable; Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent des arcs et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé des Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager un combat avec lui et goûter enfin le plaisir de lui ôter la vie!» Il dit, bande son arc, et tirant la corde jusqu'à son oreille, décoche un trait, que le monarque irrité des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.
Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui mettent fin à la vie, s'éleva entre ces deux héros, animés par un désir mutuel de la victoire. Le Rakshasa ne s'en émut pas, car il vit quelle était sa propre légèreté à décocher le trait, à briser le dard, à repousser la flèche ennemie. Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère, Râma à la force immense perce le noctivague avec des centaines de traits aigus, qui vibrent dans la blessure.
Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, s'avance irrité et décoche le trait des ténèbres, dard bien formidable et qui glace de la plus horrible épouvante. Le projectile envoyé brûle de tous côtés les singes: aussitôt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le sol un nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter ce trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.
Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui l'attend de pied ferme à côté de Lakshmana, son frère: tel Vishnou près duquel est Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuyé sur un grand arc, semblait effleurer de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec rapidité son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de Raghou, il blessa, chemin faisant, beaucoup de singes.
Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana qui fondait sur lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne son arc par le milieu. Et, brandissant cet arc immense, il défie au combat son ennemi à la grande fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, le ciel et la terre de ses cris.
Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec ses dards aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, pareilles à la flamme du feu. Mais à peine l'excellent archer les avait-il envoyées au milieu des airs, soudain l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches avec des flèches; et de couper, montrant la légèreté de sa main, un trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix.
Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, eut vaincu le Soumitride, il s'approcha de Râma, qui se tenait là, immobile comme une montagne, les yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des averses de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain l'aîné des Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce héros au grand arc trancha ces volées de traits enflammés, épouvantables, et tels que des serpents.
Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de flèches dans ce combat, le Raghouide sur Râvana et Râvana même sur le Raghouide. Attentifs à s'observer mutuellement et décrivant mainte évolution l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient d'une manière habile et variée la fougue de leurs projectiles.