«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils pouvaient savoir où le trouver!
«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois au bout duquel notre auguste roi nous avait prescrit de revenir s'est consumé tout entier.
«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la condition qui nous fut imposée, la crainte du châtiment nous fait embrasser ici la résolution d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»
À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition languissante de vieillard me force d'entendre l'injure et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour venger la mort de mon frère.
«Jadis (c'était à l'époque où le démon Vritra fut tué), Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le ciel.
«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut arrivé à son midi, Djatâyou défaillit sous le poids de la chaleur. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de lui!»
Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin d'ici?»
Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes: «Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma voix seulement.
«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «À moi, Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.
«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là qu'habite, enfermée dans le gynœcée de Râvana et surveillée d'un œil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux vêtements de soie.