«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.
«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s'en est allé dans les demeures célestes.»
À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la cérémonie de l'eau terminée, le ramènent au mont Vindhya, et, l'ayant aidé à remonter sur le sommet, ils goûtent en eux-mêmes la joie de posséder ces renseignements sur l'épouse de Râma. En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je connais la Mithilienne.
«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards, sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.
«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est là que vécut dans la patience de la plus effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.
«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace: telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le monarque est rentré dans son palais.
«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, me dit-il, et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.
«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher mes pieds.
«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la vérité.»
«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et comme abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te raconter cela: vois! ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: oui! je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime! Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.