Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, des maillets d'armes et de grandes piques en fer.

Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant; d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs: telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et sa compagne celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à telle autre.

Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne sont jamais rassasiées.

Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.

Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse, à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant de la lune, voilé par un nuage, au commencement de sa quinzaine blanche.

Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.

À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages, l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.

Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive, la science qu'il doit à ses lectures.


Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. «C'est là, se dit-il, c'est là cette femme inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen des lotus.