«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la forêt déserte. Là, contente de manger les fruits sauvages et les racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit tomber sur la montagne son vêtement supérieur.

«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!» sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son amour.»

S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, la tête encore échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.

Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence incomparable.

Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse distinguée marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs d'or et pleins de maints breuvages.

Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus haut parage.

Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame, Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans arc à la main.

À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés: «C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.

À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu par le vent.

Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son époux, il vit la triste captive assise alors sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée sur le sol.