«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynœcée, meublé de couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner vers lui!

«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble, qui est enfin tombé du trône?»

À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux: n'est-il pas une divinité pour moi?»

À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.

Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»

À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.

Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ ou la courbée, c'est ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables; lui, si noble de caractère, égal dans les combats au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et que ton cœur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de l'auguste Indra.

«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, pour ainsi dire, n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à cette heure même, te manger!»

Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing: «C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même, n'en doute pas!»

Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynœcée terrible de Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même qui brisa les cités volantes ne pourrait te délivrer, enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine: savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons t'arracher le cœur et nous le mangerons!»