Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée Ventre-de-tonnerre jeta ces mots, brandissant une grande pique: «Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint une grande envie de la manger. Quel régal, pensais-je, de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et son cœur tout dégouttant de sang liquide!»
La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole: «Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte de soi-même. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration et passée dans l'empire d'Yama: «Eh bien! mangez-la!» nous dira le maître; je n'en doute pas.»
«—Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.
«—J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»
C'est la traduction du nom propre, Çoûrpanakhâ.
À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.
Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les injonctions du maître avec le plus grand soin, firent silence autour d'elle.
Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante: «Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce que vous dites!»
Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!
«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les pétales du lotus, au cœur doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»