Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce membre!»
À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts quand la flamme s'attache au bois sec.
Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre ces liens et fuir, m'élançant au milieu des airs. Mais il faut nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»
Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût pour les empêcher. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des conques et des tambourins.
Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles, voici que nos Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.
Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce quadrumane à l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon cœur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»
À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon pour Hanoûmat!»
Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est là, je pense, une chose merveilleuse!
«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu au vent, mon père!»
Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors de cette magnifique entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là, toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups les gardes mêmes de la porte.