«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi Daçaratha vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à cause de Sîtâ votre mer de cent yodjanas.
«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.
«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une lionne pour te dévorer? Le Dieu qui brisa les villes, Indra même, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «Voilà donc Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants de Lankâ!
Une forme de Kâli ou Dourgâ, femme de Çiva et déesse de la destruction.
«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»
Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas ordonne qu'il soit conduit à la mort.
Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère et de quelle affaire il s'agissait, le vertueux Rakshasa d'examiner la chose d'après ses règles mêmes.
Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet sur leurs épaules, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit portée au nombre des châtiments.
«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux hommes qui me semblent déjà morts!»