Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.
À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.
Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il, inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, ce qu'il désirait, introduit en la présence du monarque des nocturnes Génies.
Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les bonnes mœurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de sa présence par le monarque des singes.»
Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»
À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable que pour entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile de sauver ici ta vie!»
À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.
«Il est impossible qu'une arme fée m'enchaîne avec ses liens, quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «Qu'importe! ce fut là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces lieux comme le messager du plus grand des Raghouides à la force sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais t'adresser ici en cette qualité.»
Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et partout ailleurs.
«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux longs bras et de qui la vue inspirait la joie, sortit de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka. Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.