Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»
Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent: il n'y a pas de doute!»
À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, mais en vain; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il semble garder la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»
À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.
Aussitôt un héros au cœur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un art merveilleux avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse épouvantable et pareille au vol de Garouda, le monarque des oiseaux.
Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.
Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans l'action, au cœur dur au milieu des combats, le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.
Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile de ceux qui manient les armes, s'élança tout à coup dans les routes de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, comme inutiles, pour me saisir de lui?»
Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce trait puissant le tenait garrotté.
Quand le singe eut reconnu la puissance du trait enchanté, il songea que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer: il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet: nous voilà tombés dans un grand péril!»