«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle qui leur fut assignée. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te répète là ce qui me fut dit à l'origine des choses. Un de tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis en ces lieux mon auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser à jamais ce monument de toi.

«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué de ses dons; Nala, qui trouve son plus grand plaisir à procurer ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai les monstres marins de rôder au milieu de ces travaux, et Mâroute lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à ton ordre comme à celui de Nala.»

Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou: «Je mettrai en œuvre cette capacité, insigne faveur de mon père, et j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins: la reine des eaux a dit la vérité.»

La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de Râma et rentra dans son domaine.

À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas, de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix dans la main de Nala.

Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de fleurs.

Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.

Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de roseaux.

Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement et renversaient même dans l'Océan, roi des fleuves, les arbres nés sur le rivage. C'était alors partout dans ce grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes rompues.

Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.