Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois, impuissants à courir ou voler, restaient nichés ou tapis dans les cimes des montagnes.
Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?
«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle est, cette admirable jetée: et tant que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!»
«Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent ces récifs Pont de Râma, dénomination à laquelle les Arabes ont substitué celle de Pont d'Adam... Ces bancs de sable, connus sous le nom de Pont de Râma, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île de Ceylan au continent de l'Inde.» (Géographie universelle, 1841, t. Ve, p. 300 et 314.)
Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus de voix mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.
De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine d'une manière tout à fait propice: on vit même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures accoutumées des singes.
Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.
La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de kotis exigea un mois entier.
Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses quatre amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser l'approche des ennemis.