Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à voir ici davantage? Allons! deviens mon épouse, noble dame!»
À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî et à pousser des cris comme un aigle de mer.
«Jouis, au comble de tes vœux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par une ambitieuse, amie de la discorde!»
La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette pâle tête et gémit cette plainte avec des yeux troublés:
«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! c'est là ce que demande la foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état de l'homme est donc maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le premier et le plus saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui peux te voir dans cet état suprême de la mort!
«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver, n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à la ruse? Mais, quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment qu'arrive le Destin contraire et que vient l'heure de la mort. Car la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les êtres.
«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux? Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de former dans le ciel une constellation.
«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton épouse et qui toujours accompagnai tes pas?
«Lakshmana, revenu seul de nous trois, qui étions partis pour l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins.
«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement par un Démon, et cette mort fatale, que tu as reçue des Rakshasas dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils unique fut tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à mon époux, elle quittera sans doute la vie, car tout son cœur se brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus grand que je puisse goûter maintenant.