À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles d'une voix faible et comme étouffée par le chagrin qu'elle venait d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»
«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura décidé même en conseil.»
À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, belle Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l'attendait, Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main.
«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien longtemps ses représentations:
«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de ce qu'il est comme Dieu sous une forme humaine, et le carnage des Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide, ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ, reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches, ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.»
Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées.
Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant elle ne put supporter le tumulte des singes.
Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien, environné de nombreux Yâtavas. Il préposa les deux compagnons Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand courage et d'une grande force à la tête de la division postée au milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ, le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se crut déjà maître du succès.
Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours, et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se réunirent tous en conseil pour délibérer.