«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie; elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.
«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas encore abandonnés. Ce n'est pas ce qu'on voit ordinairement; car le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont pas, ces deux héros, perdu la vie.»
Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être ainsi!»
Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue l'avait blessée au cœur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.
Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine dans sa nature humaine.
Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé près de lui, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:
«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché parmi les morts? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous les biens;» c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère par son hymen avec mon père, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité d'une mère.»
Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi dans ton cœur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi seulement le fils de Vinatâ, ce divin Garouda, à l'immense vigueur, qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents sous les apparences de flèches.»
Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève un vent impétueux avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes de l'invincible oiseau. Les serpents de la terre et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d'épouvante.