Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à tire d'aile, tous les reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent au plus vite dans les creux de la terre.

Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune. Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et, sous l'impression de ce baiser, il revint en eux-mêmes deux fois plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même d'intelligence qu'ils n'avaient auparavant. «Grâce à toi, lui dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de célestes guirlandes et de parfums célestes?»

Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et les yeux troublés par des larmes de plaisir, le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, son épouse. Je suis Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches par la vertu de sa magie.

«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour qui la fraude est l'arme habituelle de combat.»

Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui portent la terreur dans l'âme des Rakshasas.

Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.

À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»

À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et, tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.

À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné, l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va combattre à l'instant Râma avec le peuple des bois!»

Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de brillants drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des ânes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant, était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la tête de lions et de loups.