PARMI LES CENDRES

JE ne veux pas que ces lignes soient comme le texte d'une épitaphe pour nos villes gisantes à terre. La vie demeure sous leur cendre comme le printemps circule, descend et remonte à fleur de sol, sous l'hiver.

La Flandre et la Wallonie ont connu des jours aussi sombres que ceux qu'elles traversent. La Bourgogne, l'Espagne, l'Autriche les ont tour à tour mordues et dépecées. Elles n'en sont pas mortes; elles sont faites pour ressusciter toujours. Mais si l'Espoir nous demeure et s'il protège contre le vent fatal la lampe de l'éveil au bout de l'avenue, il n'en est pas moins vrai que l'heure qui sonne est étrangement douloureuse et terrible.

Pour nous réduire, l'Allemagne ne s'est point contentée de dépêcher ses hommes au feu, elle les a envoyés à l'incendie; elle ne s'est point bornée à faire la guerre au soldat qui combat, elle l'a faite à la mère qui engendre et à l'enfant qui grandit. C'est notre race entière qu'elle a visée. Elle a voulu l'atteindre non seulement en son avenir, mais en son passé. Sa haine fut complète.

Notre avenir c'est notre espoir; il ne s'est point encore réalisé, bien qu'il soit brûlant de ferveur et de confiance. Il se cache en notre âme. On ne le peut toucher, ni voir. Pourtant il est aussi réel que notre présence sur la terre.

Notre passé tout au contraire est visible et palpable. Il s'est fait pierre en nos demeures et en nos monuments. Depuis le XIe ou le XIIe siècle, nous symbolisons par les constructions cruciales de nos églises et notre idéal et notre foi. Nous ornons nos temples d'une décoration à la fois réaliste et pieuse, pour dévoiler et nuancer ainsi toute notre pensée. Dès le treizième siècle, notre fierté civique s'est affirmée et consolidée dans mille beffrois. Ils se dressent dominant nos maisons privées et nos places publiques pour que l'on sache que cette fierté doit être plus haute que nos intérêts particuliers et nos rivalités sociales. Nous avons créé nos béguinages pour y satisfaire notre désir de méditation et de silence. Nos halles, qu'elles fussent aux mains de nos foulons, de nos bouchers, de nos drapiers, indiquaient notre ardeur de travail, de négoce et d'industrie. Nous les avons créées imposantes et belles. Nous en fîmes des chefs-d'œuvre. Toute notre vie historique fut ardente et personnelle. Elle différait de celle des autres peuples. A deux reprises, au XVe et au XVIe siècles, nous avons donné au monde, grâce à nos peintres, une leçon d'art. Hier encore, notre école littéraire déjà illustre quoiqu'à peine née, jetait vers les Renommées attentives les noms de nos grands écrivains. L'Europe et l'Amérique les connaissent. Elles les vénèrent et les célèbrent. Le plus haut de tous est mis au rang des Carlyle et des Emerson. Ces floraisons esthétiques ont été, chaque fois, le résultat d'une prospérité matérielle large et sûre. Après l'Angleterre, l'Allemagne, la France, c'est la petite Belgique qui prend rang dans les luttes commerciales de l'Occident.

C'est donc avec autorité que nous pouvons nous réclamer de nos mérites. Nous sommes dignes d'être et de rester indépendants et libres, puisque nous possédons des qualités ethniques qui nous sont propres et qui servent à la force variée et à la beauté du monde.

Il nous manquait peut-être quelque gloire guerrière. Et voici que grâce à nos ennemis eux-mêmes nous l'avons conquise. Certes—mais il ne faut pas trop le redire—nous avons été par notre résistance acharnée de quelque secours et à la France et à l'Angleterre. Nous leur avons donné le temps de s'organiser et de s'armer, derrière nous. Nous avons retardé l'heure de la dangereuse et formidable surprise.