Mais faisant cela, nous avons fait chose plus importante encore.
Nous avons eu l'honneur—oh certes sans le savoir—de défendre les premiers tout un passé de splendeur et de civilisation. La Grèce et Rome étaient à nos côtés, invisibles. A Liége, dans le ciel nocturne, circulaient les grandes ailes de Pallas Athéné, pendant que sous elle rôdaient les Zeppelins monstrueux. Aucun de nos petits soldats flamands ou wallons ne s'en doutait et nous-mêmes nous l'ignorions. Nous ne l'avons su que plus tard, quand la signification morale de cette guerre nous est apparue. Les théoriciens allemands nous ont confessé leur rêve de civilisation asiatique où les peuples tiennent sous le joug d'autres peuples. Les temps des Darius, des Xerxès et des Nabuchodonosor étaient évoqués comme des temps qui pourraient revenir. La liberté claire et l'oppression organisée étaient à nouveau l'enjeu de la lutte et c'étaient nous, les Belges, qui l'engagions.
Si dans l'immense malheur qui s'étend sur nous, il peut nous rester à côté de l'indéfectible espoir, quelque motif de haute exaltation et même de joie, c'est de songer que notre courage, notre ferveur et notre acharnement ont servi la plus grande des causes humaines. Disons encore que pendant ces heures tragiques des premiers jours d'août, nous avons aimé, haï, voulu, crié, chanté, pleuré, avec une intensité telle que toute notre existence nationale passée ne vaut pas cette minute soudaine et superbe vécue sous la foudre. Étions-nous vraiment un peuple, avant cet instant magnifique? Nous nous dépensions en minimes querelles; nous n'étions guère aimantés vers les hautes réalités; nous nous complaisions à nous reprocher nos origines, soit flamandes, soit wallonnes; nous tâchions d'être avocats, boutiquiers, fonctionnaires, avant d'être des citoyens. Le péril a rassemblé nos forces éparses en un seul et lumineux faisceau. Nous le dressons sur nos villes détruites, sur nos plaines rasées, sur l'immense champ de bataille qu'est aujourd'hui notre terre et, avec déjà de la victoire dans le cœur, nous attendons.
Émile Verhaeren.
Ph. Belgica.
TERMONDE—HOTEL DE VILLE DU XVIe SIÈCLE
incendié par les Allemands