YPRES APRÈS LE PREMIER BOMBARDEMENT
L'hôtel de ville de Bruxelles venait d'être achevé, lorsque les magistrats de Louvain, pris d'une ardente émulation, décidèrent de construire un édifice, qui le surpasserait en richesse et en élégance. Ils s'adressèrent à un jeune architecte, dont le chef-d'œuvre a immortalisé le nom: Mathieu de Layens. La première pierre de l'hôtel de ville fut posée en 1448; les travaux étaient achevés en 1463. Tout le monde connaît ce monument incomparable, ses ciselures fines et délicates comme la plus belle des dentelles, ses façades au millier de sculptures légères; une harmonie parfaite préside à l'enchevêtrement des balustrades, des pinacles, des colonnettes, des clochetons et des tourelles qui s'élancent et se dessinent dans l'azur avec une hardiesse étonnante. L'hôtel de ville de Louvain semble l'œuvre d'un imagier du moyen âge, quelque tabernacle précieux, démesurément grandi, à placer dans un sanctuaire à l'abri des intempéries trop rudes de notre climat.
Les lourds et épais buveurs de bière ont-ils ressenti tout à coup un frisson d'émotion artistique devant ce «Palais de fées» si délicieusement orné? Ils prétendent l'avoir sauvé des flammes au péril de leur vie! Hélas! Le «Palais de fées» reste seul debout au milieu de la dévastation générale; il semble pleurer les joyaux précieux qui l'entouraient comme d'une couronne: la Collégiale, née du même élan artistique et pour ainsi dire du même souffle créateur, et toutes les maisons anciennes aux pignons étroits, aux façades ornées d'inscriptions, de médaillons, de moulures dorées!
Si l'hôtel de ville de Louvain obtint grâce devant les barbares, la Halle ne fut pas jugée digne de semblable faveur; devenue depuis des siècles un foyer d'études et de patriotisme, elle méritait en première ligne les coups des disciples de la haute culture.
Dès 1432, la ville de Louvain offrait à l'université un local dans la Halle aux draps pour l'enseignement de la Théologie et l'année suivante on y aménageait des locaux pour les Facultés de droit et de médecine. En 1676, l'Université acheta la Halle à la ville; quelques années plus tard on suréleva tout l'édifice d'un vaste étage et en 1723 on y ajouta un bâtiment perpendiculaire.
De nos jours, toute la Halle était occupée par la bibliothèque universitaire.
L'immense salle de lecture, dite «salle des portraits», renfermait une collection unique, dont la perte est irréparable. On y avait réuni les toiles représentant les traits des professeurs les plus illustres et des bienfaiteurs insignes de l'ancienne université, toiles d'une valeur artistique bien différente, mais toutes d'un puissant intérêt historique. Devant cette galerie de penseurs, aux traits durs et austères, on se sentait pénétré d'un sentiment profond de respect envers l'étude et la science; l'activité fiévreuse et toujours hâtive, dont une salle de lecture et de recherches est un ardent foyer, formait un contraste frappant avec l'attitude calme et méditative de nos anciens maîtres.
Dans la principale salle de livres, aux dimensions énormes, une magnifique boiserie en chêne, disposée en portiques à colonnes, supportait des dais qui renfermaient les statues des grands philosophes et écrivains de l'antiquité.
La salle de travail des professeurs était un bijou de la plus belle architecture de la Renaissance; nous venions d'y mettre à jour, il y a un an, des voûtes délicates, des boiseries en chêne d'une exécution très fine.