VICTOR GILSOUL—L'ENTRÉE DU VILLAGE DE MANNEKENSVÈRE SITUÉ SUR L'YSER
ENTRE NIEUPORT ET FURNES (PEINTURE)

Ph. Paul Becker.

App. à M. Michielssens.

VICTOR GILSOUL—ARBRES DE LA CÔTE FLAMANDE (PEINTURE)

Tout près de la Grand'Place, au bord de la ville, l'église s'enfonçait dans la terre; un terre-plein ombragé de grands arbres précédait son portail obscur où brûlait, au soir tombant, dans une lanterne carrée une pauvre flamme dansante, sur laquelle se guidaient les saintes femmes aux mantes noires. L'église avait une large tour, si large qu'elle en paraissait basse. On la voyait pourtant de loin, du fond des prairies de l'Yser, du haut des sables moutonnants, de la plage parfois, par une échancrure des dunes. Les autres tours de la côte étaient des phares ou des vigies; batailleuses et obstinées, elles symbolisaient la résistance à la tempête: on pressentait en celle-ci un refuge aimant. Puissante et vieillie, elle semblait s'être tassée avec le temps, et, dans le soir, elle était pareille à une de ces dévotes maternelles qui aurait entrouvert sa mante d'ombre pour mieux accueillir ses enfants.

Elle avait été jadis à la bouche du calme Yser le centre d'un bourg prospère et fiévreux, elle l'avait vu s'entourer de murailles et devenir au bord des flots une fière place de guerre, elle avait sonné l'alarme et la victoire au jour béni où l'archiduc Albert avait battu sous ses remparts Maurice de Nassau et ses reîtres. Un tableau conservé au petit musée voisin perpétuait le souvenir de cette journée. On y voyait tracé un plan animé de Nieuport, en l'année 1600, agrémenté de figures et de légendes explicatives. Sur le chenal un pont était jeté par l'ennemi: Hier is de brug van de vyand—mais les nôtres le faisaient brûler. L'ennemi passait la rivière, mais de Saint-Georges et de Ramscapelle arrivait ventre à terre un escadron de renfort: Hier is het sercours! L'ennemi portait alors son effort au bord des flots malgré la ligne des navires qui le canonnaient, impitoyables. Mais il était bientôt écrasé par les flamands victorieux: De vyand loopt naar de zee: l'ennemi est jeté à la mer! Et c'était la préfigure émouvante de la bataille où l'autre Albert devait lutter—et devait vaincre.

A l'église le souvenir de l'époque espagnole s'exprimait autrement que par cet humble tableau de Folklore. Du fond des obscures voûtes, à travers le lourd jubé de la renaissance, des trésors se devinaient sur l'autel et autour de l'autel. Des tombeaux somptueux, de pompeuses inscriptions, immortalisaient d'illustres capitaines, d'éclatants chevaliers, des gouverneurs au nom sonore. On entendait encore dans le silence retentir leur pas éperonné. Parmi les portraits mélangés des saints et des rois on les revoyait se prosternant dans la chapelle d'Espagne, leurs pourpoints luisaient quand ils passaient sous les ogives flamboyantes... Ils étaient le beau passé, ils restaient un peu le présent de la petite ville endormie. On songeait à eux invinciblement quand on allait, à travers la paix des ruelles, vers le petit port immobile.