La mer tout doucement depuis leur temps s'était retirée. Les sables peuplés d'argousiers avaient entouré, comme un flot nouveau, les murailles. Les murailles s'étaient écroulées; le phare pointu du comte Guy bâti de briques pâles était resté, au bord du chenal, délaissé comme un témoin pensif, et le chenal s'était prolongé à travers les dunes, mélancolique et têtu, bordé d'une file d'arbres obliques. Du port on les voyait accourir, poursuivis par le vent, et remonter le cours des canaux et des rivières qui, du fond des bassins, vont au cœur de la Flandre. Le quai restait désert. Une odeur de marée y flottait aux heures de flux... Et la voici qui flotte encore malgré tout, avec le vent de deuil et le vent de gloire, à cette heure où le voyageur imprudent s'attarde sur les cendres de cette ville—de cette ville où il n'y avait pas de chef-d'œuvre, mais qui était elle-même un poème gris et or, un cimetière mélancolique.
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Le charme de Dixmude était tout différent. Dès l'abord une bouffée de fraîcheur vous y montait à l'âme. Cette petite ville, un peu élevée sur la berge de l'Yser, et d'où jaillissaient, autour du haut clocher, de minces tourelles d'ardoises, semblait légère comme une âme. Et du petit Béguinage fleuri, aux confins de la ville où elle suivait doucement, pour les abandonner bientôt dans les campagnes molles, les petits canaux déserts, cette fraîcheur errait comme un baiser de jeune fille. Elle était pourtant si vieille, la petite ville, si repliée sur elle-même, si tendrement silencieuse, elle qui sortie de la nuit des âges semblait en aimer mieux la lumière du printemps. Partout le paradoxe sous mille formes se répétait: les hôtels aux murs lézardés avaient des rideaux fraîchement blanchis derrière les vitres bien lavées, des glycines débordaient des jardins centenaires, et l'herbe qui poussait entre les pavés des ruelles ne semblait point la marque persistante de l'ennui, mais l'obstination de la vie.
Sauf de rares édifices aux pignons à redans—ces pignons qu'on nomme espagnols en Flandre et flamands en Espagne—les maisons n'avaient pas de style, elles étaient simples et carrées, avec des portes hospitalières et des toits rouges, brunis par le temps. Mais elles s'étaient si bien fondues à l'ensemble, penchées l'une vers l'autre, que, patinées par l'atmosphère de brume et de soleil mouillé, elles semblaient avoir toujours été. Le miracle de cette fusion était si insensible et si doux à Dixmude que l'hôtel de ville gothique, bâti il y a moins d'un demi-siècle sur la grand'place, paraissait à peu près le contemporain de la vénérable église qui se haussait derrière lui pour mieux surveiller la ville.
Jordaens régnait dans cette église. Au-dessus du maître autel ses couleurs les plus éclatantes se mêlaient à l'azur vague de l'encens. Qu'est devenue cette Adoration des Mages? A-t-elle été déchirée par le fer ou tordue par les flammes? Gît-elle encore écrasée sous les pierres croulées de l'autel, sous les débris du tabernacle qui se levait au bord du chœur dans sa grâce élancée et frêle, sous les restes amoncelés de ce jubé de pierre blanche transparent à force d'avoir été fouillé par le ciseau le plus hardi, et qui, dressé à l'entrée de la nef, semblait un léger voile tendu pour tamiser la flamme brûlante du tableau célèbre?
Des bords de l'Yser où sont nos tranchées, quelle silhouette tragique est celle de Dixmude découronnée, mutilée, calcinée! On songe au canal d'Handzaeme qui glissait le long de l'auberge du Perroquet pour caresser ensuite le charmant hôtel des gouverneurs castillans, et dont Gilsoul a peint la douce vie! On se demande ce qui subsiste de la curieuse prison dont la façade ressemblait à celle d'un calme couvent, et ce qu'est devenue au Béguinage la maison blanche de la Grande Demoiselle et la petite église posée de guingois au fond de la cour, parmi les lilas et les roses.
LÉON CASSEL—LA MAISON DU PASSEUR, SUR L'YSER ET L'YPERLÉE MAISON HISTORIQUE (PEINTURE)